André-Joseph Dubois, Quand j’étais mort, roman, Weyrich, 236 pages, 15 euros

 

Dès la première page, le lecteur est plongé dans le ton du livre. Celui-ci débute par la mort et l’enterrement d’un historien à la retraite qui est aussi un peu écrivain, AJD ( l’on apprendra à la page 54 qu’il s’agit de son surnom, plus exactement d’un jeu de mots à partir d’ « agité », à cause de « l’agité du bocal, c’est comme cela  que Louis-Ferdinand Céline appelait Sartre »). Nous assistons ainsi, avec le narrateur, lui-même écrivain, à la cérémonie d’hommage et aux séances de condoléances d’AJD, ainsi qu’au petit discours de son éditeur, qui déjà en dit long : « …il (l’éditeur)  donnait dans le sobre: le « talent d’AJD », privé de épithète « immense » qui paraît si incontournable qu’on remarque aussitôt son absence ; « sa petite musique », son « humour très troisième degré » (à ce point troisième degré qu’une partie de l’assistance, j’étais prêt à le parier, ne l’avait jamais remarqué), son « goût du paradoxe qui ne lui a pas valu que des amis, le milieu littéraire étant ce qu’il est » (qu’est-il donc, on aurait aimé le savoir) ».

Le narrateur se voit proposer un contrat par la fille du défunt : examiner et prendre en charge les écrits inédits de AJD ; ce qu’il accepte, plutôt par curiosité. L’on comprendra par la suite que le narrateur avait déjà rencontré AJD de son vivant . Au fil de l’examen des écrits  qui lui ont été en quelque sorte légués, le narrateur nous livre petit à petit le résultat de ses découvertes, auxquelles il mêle sa propre expérience d’écrivain,  et aussi la connaissance qu’il avait eue lui-même d’AJD. On reconstitue ainsi un  pan du passé d’AJD, celui qui a précédé immédiatement sa mort.

Le personnage central n’est cependant pas (ou pas seulement) AJD, mais une jeune fille étrange, androgyne, Zerna, qu’il a rencontrée en Italie et retrouvée à Liège (pas vraiment par hasard), et dont il tombe amoureux, d’une certaine façon à cause d’un malentendu…

La construction du roman est parfois déroutante, avec plein de longues diversions sur des sujets divers, au point que l’on peut par moment se demander quel est le vrai objet du livre. Toutefois, l’on arrive à ne pas vraiment perdre le fil. C’est ainsi que par exemple s’offrent au lecteur, une visite touristique de Liège et quelques éléments de folklore du quartier d’Outremeuse, l’imbroglio de la mise sur pied d’un restaurant italien (par Zerna), et plusieurs pages sur l’histoire des mérovingiens (la spécialité d’AJD). De surcroît, le narrateur y introduit aussi sa propre expérience, interrogations, doutes et difficultés sur le métier d’écrivain…

Ce qui est particulièrement touchant dans le roman, c’est la relation, faite de délicatesse et d’humour, entre AJD, homme vieillissant, et la très jeune fille qu’est Zerna. L’ironie et l’autodérision, auxquelles le livre laisse une grande part, fait souvent sourire. Et sont presque toujours présents, des germes de tendresse.

« Il se disait (AJD) que c’était peut-être justement cela qui plaisait à Zerna : une relation  dont elle savait que le temps y mettrait fin en quelques jours, d’où étaient exclues les lourdes conventions de la drague, ce qui  lui permettait de s’abandonner après sa journée de travail, sans crainte, sans espoir, sans attente, exactement comme elle s’abandonnait en se donnant au soleil ».

Martine Rouhart