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Joseph

Jean-Louis Etienne, Jean Ray/Thomas Owen, correspondances littéraires.

 

Jean-Louis Etienne, Jean Ray/Thomas Owen – correspondances littéraires, Presses Universitaires de Valenciennes, Textes en contexte – 4, 2016, 304 pp, 19 €.

Le titre est remarquablement choisi, en ce sens qu’il ne s’agit pas ici, entre Ray et Owen, d’une sorte de filiation, ou de succession, mais bien plutôt de deux carrières parallèles. Même si Jean Ray, l’aîné, donna un coup de pouce au début de la carrière de son cadet, même s’il y eut une (légère) influence réciproque, les différences étaient fortement marquées. Différences, mais non rivalité: un respect, une admiration qui ne se sont jamais démentis.

Différences tout d’abord dans le milieu d’origine, et qui allaient perdurer: Jean Ray provenait d’un milieu populaire gantois, Thomas Owen de la haute bourgeoisie bruxelloise. Il allait d’ailleurs devenir directeur d’une grande compagnie meunière, les Moulins des Trois Fontaines, à Vilvorde, après avoir envisagé de devenir avocat. Jean Ray était de vingt ans son aîné, et allait connaître une carrière assez heurtée, être condamné en justice – son passé de forban n’était donc pas une pure invention – et vivre d’un petit emploi aux Presses d’Averbode.

C’est par le biais d’une nouvelle, Le Scolopendre, féminisé par la suite, et publié dans La Parole universitaire, revue catholique louvaniste dirigée par Thomas Owen, sous son véritable nom de Gérald Bertot (il allait d’ailleurs aussi publier des critiques artistiques sous le nom de Stéphane Rey), que débuta leur amitié. Jean Ray allait par la suite préfacer Les Chemins étranges, de Thomas Owen (ce pseudonyme était en fait le nom d’un personnage de Simenon).

Mais ces différences se traduisaient aussi, !et c’est là le principal intérêt du livre de Jean-Louis Etienne) au niveau des caractères, du style littéraire, et de la façon d’aborder le fantastique. Thomas Owen devait d’ailleurs confier à Jean-Claude Lequeux: J’ai fortement été influencé par Jean Ray. Non pas par sa littérature, mais par l’homme, que j’ai bien connu (p.63). Il est vrai que Jean Ray, tout comme Blaise Cendrars avant lui, imposait son personnage avec une telle conviction…Et Thomas Owen d’ajouter:  Je n’écris pas comme lui. Mon univers n’est pas le sien. Mais mon entrain est son entrain. Une autre distinction importante, bien relevée par Gaston Derycke, p.95: rien de commun entre nos deux auteurs et ceux qui s’inspirent du réalisme magique. Il note chez eux l’importance de la Peur, et, à l’instar de Freud, une inquiétante étrangeté.

Thomas Owen dira, de son côté, que son propre style est cartésien. Et Alain Dorémieux comparera très pertinemment le style de nos deux auteurs (p.122): La « manière » de Thomas Owen en diffère assez de celle de son aîné. Jean Ray, le plus souvent, conduit son récit sur des données fantastiques multiples, qui interviennent dès le début de l’histoire et déterminent tous les évènements qui s’y déroulent par la suite. Il vous plonge directement dans un univers de prime abord irrationnel. Thomas Owen, au contraire, préfère en général construire une trame d’apparence logique à la base, mais qui dévie en cours de route vers l’étrangeté, grâce à l’introduction progressive d’éléments fantastiques, puis s’ouvre seulement vers la fin sur un prolongement terrifiant. On ne pourrait mieux les caractériser.

Et, plus tard, Owen dira à l’auteur de ce livre (p.124): Il n’y a eu aucune influence, sinon celle d’un aîné qui vous encourage. Il me disait: « Il faut prendre au sérieux ce que vous faites, ça en vaut la peine. » Mais il n’a pas été question entre nous d’une collaboration, ni pour ma part d’une imitation ou d’un démarquage.

Thomas Owen publiera, dans le numéro II  de la revue Bizarre, en 1955, une belle étude sur son aîné: Jean Ray l’insaisissable, dans laquelle il aura bien soin de ne pas trop dévoiler les légendes dont il a su envelopper sa vie. Dans Présence de Jean Ray, en 1978, dans les Etudes de littérature française de Belgique offertes à Joseph Hanse pour son 75e anniversaire, il écrira: Il y a chez Jean Ray écrivain, une étrange cadence, une sorte de griserie des mots (…), un goût des expressions fortes, des qualitatifs renforcés, des appellations empruntées à d’autres langues, des noms propres aux sonorités pittoresques. Il y a là une magie qui lui est propre, qui nous fait entrer dans son jeu où tout est chausse-trape et artifice. Il y prend manifestement plaisir. Il en ressent une sorte d’ivresse.

C’est par les revues littéraires, pour l’un comme pour l’autre, que passera la reconnaissance. Et puis, ce sera la publication chez Marabout, dans la fameuse série à couverture noire que Jean-Baptiste Baronian mènera à bon port, qui jouera un rôle déterminant. Plus tard, pour Thomas Owen, la publication des œuvres complètes aux éditions Lefrancq…Il y aurait bien d’autres choses encore à dire de ce livre, bien des personnages que nous n’avons pas cités, et qui ont pourtant joué un rôle déterminant dans la vie et l’œuvre de nos deux auteurs:   Stanislas André  Steeman, Serge Hutin et Aubin Pasque, Carlo de Mey, sans oublier bien sûr Mireille Dabée. Un monde, des livres, des personnages fourmillant de mille richesses, avec la Peur en toile de fond. Et nous, lecteurs, nous sommes là comme des enfants devant une collection d’araignées à l’Institut royal des Sciences naturelles, à la fois attirés et apeurés, nous approchant, nous éloignant, avec des alternances d’apaisement et de terreur.

On ne sait ce qu’il faut louer le plus chez Jean-Louis Etienne: le soin extrême apporté à son livre, sa méticulosité, qui ne néglige aucun détail, son goût de l’humain, sa compréhension, son impartialité dans la façon d’aborder les deux auteurs, son art de la synthèse rondement menée? Sans doute, avant tout: la passion, l’enthousiasme, sans quoi rien d’important ne se fait.

Notons encore que le livre est muni d’un index où la biographie s’allie à la bibliographie (et, en ce cas, c’était bien justifié); et qu’il se termine par une étude pénétrante d’Anne Neuschäfer: Entre Jean Ray et Thomas Owen: connivences et différences. Du culte de la peur à la hantise du mal.

Ah oui, j’allais oublier: il faut aussi, bien sûr, se référer à cette fabuleuse nouvelle de Thomas Owen, qui se passe à Bernkastel, dans la vallée de la Moselle allemande, et dont Jean Ray est le héros…où la réalité rejoint la fiction.

Joseph Bodson

Paul Roland, Hivers traversés de ciel bleu.

Paul ROLAND, Hivers traversés de ciel bleu, Les Déjeuners sur l’herbe, 2016, 10€. Collection Musique des mots.

 Ce qui naît de la rue/ n’atteint plus les fenêtres

Les beaux poèmes écument la rue, les fenêtres, la ville, dessinent à points précis les « appels de mendiant » ou « l’espoir/ d’un jour de fête ».

Il gèle à vitre fendre.

À force d’observer les saisons et les rues, le poète ouvre des brèches, signale des présences, aiguise le regard : le soleil escalade les balcons.

« Le vieux pavé » a bien des choses à raconter et « l’ombre des femmes » prégnante, jusqu’à étendre  leur présence tout au long d’un long poème (le 25) :

Femmes sous les fenêtres,

d’où venez-vous,

les yeux penchés

sur les neiges d’antan ?

Le poète sait recueillir l’impalpable, « les mots partagés », les clameurs des « derniers fêtards » et « les fenêtres reçoivent/ d’un ange aveugle/ une lumière/ où palpite le cœur aimé ».

Trente-trois poèmes de célébration de la vie, parfois miséreuse, parfois faillie, toujours fêtée par un amoureux d’une langue claire, aux belles images sonnantes.

Philippe Leuckx

Jean-Marc Ceci, Monsieur Origami

JEAN-MARC  CECI,   MONSIEUR  ORIGAMI,  Gallimard, 2016.

Premier roman d’un jeune écrivain belge, publié à Paris chez Gallimard, le fait est assez rare et mérite qu’on s’y intéresse. Roman ? Plutôt un conte écrit comme une suite de brefs dialogues, d’informations et de descriptions à la fois minutieuses et millimétrées et de beaucoup de blancs, de silences, de petites phrases énigmatiques, pudiques ou strictement nécessaires. On l’aura compris : une sorte d’exercice de style, inspiré du haïku, imprégné de philosophie bouddhiste, intensément zen, si l’on peut dire, et tout orienté vers la méditation. Il y a toutefois une histoire étrange qui est racontée et qui sert de prétexte à la réflexion : un jeune homme, Kurogiku, tombe amoureux d’une femme qu’il n’a fait qu’entrevoir et quitte le Japon pour la retrouver. Arrivé en Toscane, il va habiter dans une ruine et mener une vie d’ermite qui va durer quarante ans. Sa seule occupation : fabriquer du washi, du papier artisanal avec lequel il créera des origamis. Un jeune horloger, Caspero, va le rencontrer et confronter avec lui la complexité de son métier qu’il veut pousser à son sommet et l’apparente simplicité de l’art du pliage. De ces conversations très subtiles tout en étant condensées à l’extrême le lecteur tirera des enseignements précieux sur le temps, le travail, la vie, la mort, la guerre, la beauté, l’ici et maintenant… Il comprendra aussi que cet étonnant plieur de papiers blancs s’est replié sur lui-même à défaut d’avoir connu les couleurs et les plis complexes de l’amour…A lire en position zazen, les jambes savamment croisées sur un coussin tout à fait silencieux.

                                                                  Michel Ducobu

Guy Delhasse, Les recettes du polar sauce lapin.

Guy Delhasse, Les recettes du polar sauce lapin, éditions de la Province de Liège, bd de la Sauvenière, 77, 4000 Liège.

Il est indéniable qu’au cours des dernières décennies le polar, sous ses différentes formes (thriller, roman d’espionnage…) a pris dans notre littérature une importance de plus en plus grande, et l’on voit d’ailleurs assez souvent des écrivains qui se risquent à en écrire, même si ce n’est pas leur spécialité initiale. On connaît par ailleurs le travail de recherche et de publication de Guy Delhasse concernant notre histoire littéraire, et particulièrement celle du pays de Liège.

Ce genre de livre-répertoire comporte un grand danger, celui de l’érudition pure et dure, qui risque de lasser le lecteur. Mais Guy Delhasse a été reporter, et il possède au plus haut degré l’art d’instruire en amusant. Si bien qu’à plus d’une reprise, le lecteur ressent l’envie de se promener sur les lieux mêmes qui sont décrits. On y retrouvera ainsi, à différentes reprises Simenon, que ce soit pour Le pendu se Saint-Pholien ou pour La danseuse du Gai-Moulin; Louis-Thomas Jurdant, qui gagne à être revisité, René Hénoumont, notre ami Christian Jamart, Michel Joiret, Jean-Baptiste Baronian, Thomas Owen, Evelyne Wilwerth, Guy Delhasse lui-même…j’en passe, et des meilleurs.

Bien sûr, je ne vais pas tout vous dévoiler, ce qui serait contraire aux règles du genre. Mais je peux déjà vous mettre l’eau à la bouche…Comment se fait-il qu’Hercule Poirot soit originaire de Liège? Connaissez vous Charles, le frère de Carlo Bronne, et auteur de polars? Belinda, marchand de fromage à Grivegnée? L’histoire du café liégeois? Qu’est devenue la collection de Dombret? La pièce de théâtre tirée d’un roman de Frédéric Dard a-t-elle été un succès? Bref, on pourrait en faire tout un rallye…

Alors, n’hésitez pas, et bon appétit…

Joseph Bodson