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Joseph

Eric Dejaeger, Streets (Loufoqueries citadines), éd. Gros textes.

Eric Dejaeger, Streets (Loufoqueries citadines), éd. Gros textes.

Eric Dejaeger double la mise: nous terminions à peine de recenser  son Petit Jésus, que voici un recueil de poèmes qui fait concurrence à la toponymie de nos cités.

Ne vous est-il jamais arrivé de rêver que l’on vous donnait à baptiser les rues d’une ville? De redresser des noms mal plantés? Il y a longtemps que les Lilas sont fanés, porte des Lilas. La Rue de l’escalier est en plan incliné. Mais on peut toujours s’embrasser, rue des Quatre Bras…

Eric, lui, s’en est donné à cœur joie, car l’imagination, c’est son point fort. Ecoutons-le plutôt, cela vous en dira plus que de longs discours:

52nd Street: La Rue aux Rouges-Gorges/est maladivement peureuse:/au moindre bruit/elle part se cacher/derrière une autre rue/au grand dam des passants/qui doivent faire preuve/d’un excellent sens/de l’orientation/pour s’y retrouver.

42nd Street: La Rue aux Ecchymoses/au nom si difficile/à orthographier sans faute/ -100 € d’amende/par erreur – /sera bientôt rebaptisée/sous la pression populaire/Rue aux Cocards.

41st Street: C’est marrant d’observer/les piétons qui s’engagent/dans la Rue du Pied-Qui-Chatouille:/penchés/courbés/pliés/ils avancent en se grattant/un panard./les plus pressés/progressent à cloche-pied/pour se soulager/plus facilement/de la démangeaison/& perdre/le moins de temps possible.

Finalement, puisque, en ce domaine, les pétitions sont admises, on pourrait peut-être proposer Eric De Jaeger en tant que consultant de la Commission royale de toponymie et de dialectologie.

Joseph Bodson

 

 

Eric Dejaeger, Le petit Jésus et la vie sexuelle des poètes, nouvelles, Cactus inébranlable éditions.

Eric Dejaeger, Le petit Jésus et la vie sexuelle des poètes, nouvelles, Cactus inébranlable éditions. Préface de Jean-Philippe Querton.

 

Un bon cru pour Eric Dejaeger, au mieux de sa forme.

Un livre sacrilège? Ben non, voyons. C’est seulement tout à la fin qu’une nouvelle évoque le petit Jésus. Pour un peu, on se croirait dans la Cantatrice chauve. Mais ici, c’est une blonde décolorée, qui en connaît un bout sur les poètes, et même sur des poètes belges disparus depuis longtemps. Chez Eric Dejaeger, ils ont leur local, le Petit Bedon. C’est tout juste si sur la place, juste en face, on n’a pas édifié un monument au poète inconnu. La Crismasse y coule à flots. On n’a pas tout perdu. De là à dire qu’ils mènent une vie sexuelle débridée, les poètes, bof! C’est pas toujours réussi.

Une bonne année, je vous dis. Comme d’habitude, l’imagination coule, elle aussi, à flots, chez Eric Dejaeger. Ces nouvelles sont plus originales les unes que les autres. Pas une de ratée. Il y en a même une qui pourrait damner un mort, jusqu’à rendre jaloux Félicien Rops. Je ne vous en dis pas plus. Et une autre, tout aussi époustouflante: l’histoire d’un employé modèle qui décide un beau jour d’arriver en retard d’un quart d’heure tous les matins à son bureau. Au pays du burn out et de la libre concurrence, c’est fortiche, il faut l’avouer.

Bon. Maintenant, si vous espérez que je vous raconte toutes les histoires, ça peut se faire. Mais alors, je demande au Conseil de doubler le prix de l’abonnement.  Vous ne ferez pas une mauvaise affaire.

Joseph Bodson

Maurice Vandeweyer et Patrick Lemaire, Des nutons sans compter, contes, éd. Imprimages, ill. de Sade Vandeweyer

Maurice Vandeweyer et Patrick Lemaire, Des nutons sans compter, contes, éd. Imprimages, ill. de Sade Vandeweyer.

Hé oui, c’est sans doute nous qui sommes devenus aveugles, ou qui ne savons plus voir: les nutons, c’est comme les Indiens: il y en a partout. Mais tout spécialement à Petigny, où ils forment une tribu omniprésente et bien ordonnée, prête à intervenir chaque fois que c’est nécessaire, que ce soit pour aider les habitants en difficulté, pour venir au secours de la nature menacée, mais aussi – nul n’est parfait en ce monde – pour semer la pagaille quand on leur manque de respect. Car ils sont susceptibles, les nutons. Et même disposés parfois à courir le guilledou, comme ce Mauvais Bien issu de l’union d’un nuton et d’une fille du pays.

Je ne vais pas vous faire un compte détaillé de leurs bienfaits et de leurs méfaits, je préfère vous laisser aller y voir par vous-mêmes. Et même, pourquoi pas, aller faire un tour à Petigny, près de Couvin, au pays des grottes et des adugeoirs. Vous en reviendrez sans doute les yeux dessillés, capables enfin de voir les nutons qui croisent votre route, par monts et par vaux…

Les illustrations de Sade Vandeweyer sont particulièrement bien adaptées.

Joseph Bodson

André-Joseph Dubois, Quand j’étais mort, roman, Weyrich

André-Joseph Dubois, Quand j’étais mort, roman, Weyrich, 236 pages, 15 euros

 

Dès la première page, le lecteur est plongé dans le ton du livre. Celui-ci débute par la mort et l’enterrement d’un historien à la retraite qui est aussi un peu écrivain, AJD ( l’on apprendra à la page 54 qu’il s’agit de son surnom, plus exactement d’un jeu de mots à partir d’ « agité », à cause de « l’agité du bocal, c’est comme cela  que Louis-Ferdinand Céline appelait Sartre »). Nous assistons ainsi, avec le narrateur, lui-même écrivain, à la cérémonie d’hommage et aux séances de condoléances d’AJD, ainsi qu’au petit discours de son éditeur, qui déjà en dit long : « …il (l’éditeur)  donnait dans le sobre: le « talent d’AJD », privé de épithète « immense » qui paraît si incontournable qu’on remarque aussitôt son absence ; « sa petite musique », son « humour très troisième degré » (à ce point troisième degré qu’une partie de l’assistance, j’étais prêt à le parier, ne l’avait jamais remarqué), son « goût du paradoxe qui ne lui a pas valu que des amis, le milieu littéraire étant ce qu’il est » (qu’est-il donc, on aurait aimé le savoir) ».

Le narrateur se voit proposer un contrat par la fille du défunt : examiner et prendre en charge les écrits inédits de AJD ; ce qu’il accepte, plutôt par curiosité. L’on comprendra par la suite que le narrateur avait déjà rencontré AJD de son vivant . Au fil de l’examen des écrits  qui lui ont été en quelque sorte légués, le narrateur nous livre petit à petit le résultat de ses découvertes, auxquelles il mêle sa propre expérience d’écrivain,  et aussi la connaissance qu’il avait eue lui-même d’AJD. On reconstitue ainsi un  pan du passé d’AJD, celui qui a précédé immédiatement sa mort.

Le personnage central n’est cependant pas (ou pas seulement) AJD, mais une jeune fille étrange, androgyne, Zerna, qu’il a rencontrée en Italie et retrouvée à Liège (pas vraiment par hasard), et dont il tombe amoureux, d’une certaine façon à cause d’un malentendu…

La construction du roman est parfois déroutante, avec plein de longues diversions sur des sujets divers, au point que l’on peut par moment se demander quel est le vrai objet du livre. Toutefois, l’on arrive à ne pas vraiment perdre le fil. C’est ainsi que par exemple s’offrent au lecteur, une visite touristique de Liège et quelques éléments de folklore du quartier d’Outremeuse, l’imbroglio de la mise sur pied d’un restaurant italien (par Zerna), et plusieurs pages sur l’histoire des mérovingiens (la spécialité d’AJD). De surcroît, le narrateur y introduit aussi sa propre expérience, interrogations, doutes et difficultés sur le métier d’écrivain…

Ce qui est particulièrement touchant dans le roman, c’est la relation, faite de délicatesse et d’humour, entre AJD, homme vieillissant, et la très jeune fille qu’est Zerna. L’ironie et l’autodérision, auxquelles le livre laisse une grande part, fait souvent sourire. Et sont presque toujours présents, des germes de tendresse.

« Il se disait (AJD) que c’était peut-être justement cela qui plaisait à Zerna : une relation  dont elle savait que le temps y mettrait fin en quelques jours, d’où étaient exclues les lourdes conventions de la drague, ce qui  lui permettait de s’abandonner après sa journée de travail, sans crainte, sans espoir, sans attente, exactement comme elle s’abandonnait en se donnant au soleil ».

Martine Rouhart