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Joseph

Armel Job, Sept histoires pas très catholiques, nouvelles.

Armel Job, Sept histoires pas très catholiques, nouvelles, Weyrich, Plumes du Coq, 2016, 140 p.001

Armel Job ferait-il son aggiornamento? Non, je ne crois pas que ce soit nécessaire. Il connaît depuis belle lurette son petit monde de la Haute Ardenne, curés et doyens compris. Il est bien vrai qu’ils y tenaient – et tiennent encore un peu – une place éminente. Concurrence à l’état civil, à la Balzac? Nenni, son ambition ne va pas si loin. Sers personnages ne sont pas si nombreux, mais il les a pénétrés intus et in cute, et cela nous vaut une galerie de portraits plus savoureux les uns que les autres, où l’intérêt ne faiblit pas; une belle galerie assez homogène, même si ces nouvelles ont d’abord été publiées séparément.

Pince-sans-rire, bien sûr, l’humour acidulé, mi-figue mi-raisin, à l’anglaise, un peu – mais anglais de Haute-Ardenne. Écoutez plutôt cet extrait de la naissance d’Achille, dans Le dolmen: Un peu plus tard, Achille dégringolait dans la poussière. Elle l’avait pris contre elle. Il était enrobé de terre brune, comme une betterave déracinée, et elle lui avait coupé le cordon avec son couteau à décolleter. Conformément aux usages, Achille s’était mis à brailler, mais sa voix, dans cette crypte minuscule, s’était trouvée si amplifiée que sa puissance, sans doute, l’avait séduit. En effet, il avait commencé sur-le-champ une carrière d’enfant difficile. Une sensibilité digne de l’antique, on se croirait chez Homère ou chez Rabelais, au beau mitan de ce champ de betteraves.

Et puis, les réflexions du brave curé Volner, sur la religion de ses ouailles, p.34: Les vieux, il les avait maintenus dans le droit chemin où ils étaient par l’usage. Ils avaient la pratique modeste: la messe les jours de stricte obligation, une confession annuelle au forceps, les derniers sacrements quand le croque-mort était dans le vestibule. Mais c’était leur façon, qui évoquait en lui un certain publicain au fond de la synagogue.

Oui, une sagesse un peu terre à terre, ainsi p.121: Cette récrimination naturellement insultait à la plus élémentaire vraisemblance. Mais à quoi bon la réfuter? C’était la vérité de Blanche. Nous nous fabriquons tous nos illusions. Sans quoi comment pourrions-nous vivre?

Sagesse un peu terre à terre, mais pleine de réalisme…

Joseph Bodson

 

 

Frédéric Chef, Le Colporteur magnifique, éd. Weyrich.

colporteur 001Frédéric Chef, Le Colporteur magnifique, éd. Weyrich, Plumes du Coq, 2016.

Plutôt qu’un roman, un récit de voyage; à pied, en kayak ou autrement. Et sur les traces d’un colporteur magnifique: Robert-Louis Stevenson, grand voyageur devant l’éternel. Colporteur: c’est ainsi que le voyaient les indigènes, peu habitués aux globe-trotters…Un personnage pour le moins extraordinaire, qui préférait les risques du long cours à la sécurité d’un bureau d’homme de loi.

Mais avant de devenir romancier des îles lointaines, Stevenson allait faire quelques galops d’essai, dans les Cévennes, avec un âne, et sur les canaux du Nord, en compagnie d’un ami écossais. C’est sur ses traces que Frédéric Chef, professeur de littérature à Reims, passionné lui aussi de voyages, et de voyages dans le Nord de la France, trop méconnu, va se lancer.

Il mesurera bientôt combien la situation a changé par rapport à l’époque de Stevenson: on n’arrête pas le progrès, les canaux ont changé de place, le plan incliné de Ronquières a remplacé toute une séquelle d’écluses, mais cela n’arrange pas toujours les affaires de ce navigateur solitaire, amené à pratiquer le portage dans des conditions difficiles, à enfreindre les règlements parfois. Son itinéraire ne sera pas un simple copier/coller sur la carte de Stevenson: bien des paysages ont été modifiés par la main de l’homme.

Frédéric Chef, tout comme son modèle, va se révéler grand amateur de contacts humains, mais aussi de belle nature. Et, pourquoi pas, de bons repas, ce qui ne gâte rien. Il y aura ainsi des moments-phares dans son récit, ainsi la rencontre, rue Anoul, d’un certain Jean-Pierre Canon, bouquiniste à l’enseigne de la Borgne Agasse. Et il y aura, en France aussi, d’autres rencontres du même style, des personnages hauts en couleur, d’autres plutôt grincheux, hargneux, des fatalistes, des bons vivants. Rien ne vaut, pour apprendre « le monde », celui des humains comme celui des éléments naturels, le voyage à pied (ou en kayak). Et il y a, pour Stevenson, des liens évidents entre le voyage et la mort, même si, dans un premier temps, la marche amène à la sérénité, à force de fatigue.

C’est ainsi qu’il parcourra Belgique et nord de la France, depuis Anvers, en passant par Bruxelles, Charleroi, Thuin, Maubeuge, Landrecies, Compiègne, de canal latéral à rivière canalisée, avec un certain nombre de passages difficiles.

Puisse ce petit livre en inciter beaucoup à partir sur ses traces, ou à les croiser…Qu’attendez-vous, ami lecteur? L’air est pur, la route est large…Je vous cite la belle finale du livre: N’oublions jamais que nous avons été jeunes, que nous le resterons un tant soit peu si nous ne trahissons pas le marcheur insouciant qui va vers l’inconnu et les rencontres d’un jour; si, au lieu de croire aux promesses, nous embrassons le sourire des plaines et le chant des ruisseaux, nous serons heureux ici et maintenant.

Joseph Bodson

Michel Joiret, Chemin de fer, roman

Michel Joiret, Chemin de fer, roman. éd. M.E.O.

 

chemin de fer 001

Un roman d’une belle unité. On trouverait difficilement un titre qui « colle » mieux au personnage central que celui-ci…Une enfance tourmentée, au cours de laquelle le chemin de fer, les petits trains, vont constituer une sorte de refuge, de compensation; une vieillesse solitaire, où c’est le rêve qui, peu à peu, va s’installer dans un wagon somptueux, propice aux rêves. Chaque chapitre, de plus, portera le numéro d’un quai où va s’arrêter, pour un peu de temps, la locomotive du temps…Le tout y gagne une unité certaine, et le lecteur est bercé par le bruit des wagons.

La nostalgie est au rendez-vous. On connaît l’attachement de Michel Joiret à sa ville natale, et cet amour, fidèle même si l’on en défigure les traits au nom de la mondialisation et de la globalisation, se mêle subtilement aux fragrances du chocolat Côte d’Or, parti bien loin, hélas (Rome n’est plus dans Rome), ou aux charmes de la Mort subite. Le point d’ancrage se trouve d’ailleurs à deux pas de la gare du Midi. A côté de cela, une part de choix accordée au sexe – même si le sentiment n’est pas très durable – ici, la vie familiale du héros, dans son enfance, en est responsable pour une grande part. Et puis, surtout, pour le plus grand plaisir du lecteur, des passages, assez fréquents, où l’expression, le style, semblent quitter la terre pour prendre leur envol – oui, lecteur, à ces moments-là, vraiment, ça plane pour toi. Ainsi, p.20, à propos d’un oiseau qu’on lui a offert;

Guère besoin de ces ingrédients pour mitonner sa propre cuisine, lui, l’habitué des quais et des voyages immobiles, qui n’accueille dans son intimité que le vent du nord et le sifflement des trains. Pas de Fifi, pas de compagnie duvetée et poilue, juste le silence qui suit le passage d’un convoi, quand les quais se sont vidés des attentes et de leurs innombrables valises, un silence parfumé de lointains qui roulent sur un chemin de fer…

Pour un peu, l’on se croirait dans la maison de Rimbaud à Charleville, maison aux silences rares, aux paroles absentes, où seules quelques affiches évoquent les départs, avec en bruit de fond celui des chaînes qui se tendent, des sirènes de bateaux, des sifflets de locomotives. Oui, Michel Joiret fait partie de cette famille-là, celle des grands voyageurs sans trop de moyens, où l’on retrouve Albert Cossery, Panait Istrati, Blaise Cendrars, Francis Carco, celle de Gosta Berling, du Grand Meaulnes et de bien d’autres encore.

Car la pauvreté, la vie simple sont aussi de la partie. Le héros se sustente de peu, et les gens qu’il fréquente sont des gens tout simples, des pauvres, des étrangers. C’est chez eux seulement qu’il trouve une sympathie dépourvue d’arrière-pensées.

Il y a dans ce roman un va-et-vient perpétuel entre l’enfance et l’âge mûr, comme s’il s’agissait de retrouver cette enfance perdue et de refaire un destin raté. Poursuite du temps qui est comme une quête du Graal. Graal qui pourrait être d’encre et de papier. Dans son enfance, il a pénétré dans la chambre défendue, celle du père, où il va dérober un livre. Non pas un libre scabreux, mais bien Le  merveilleux voyage de Nils Holgersson. Le livre qui, tout comme le chemin de fer, permet de voyager. Une autre vie, plus légère, plus aérienne, mais qui reste la sœur de la première. La treizième revient, et c’est toujours la même. Même s’il doit s’habiller en magicien pour pénétrer dans la chambre défendue.

Et c’est l’oiseau qui aura le mot de la fin:

Aristote, détournant son regard, bat des ailes sur place, le temps de se dérouiller les plumes. Puis il prend son envol et file vers la fenêtre ouverte sur la liberté, avec son escorte d’oiseaux blancs qui tirent le grand char de la nuit.

De quoi rêver. De quoi vivre.

Joseph Bodson

Philippe Leuckx, Les ruelles montent vers la nuit

 

Philippe Leuckx, les ruelles montent vers la nuit, éd. Henry, La main aux poètes, 2016.

 

 

Au fil des recueils, et plus spécialement encore dans celui-ci, me semble-t-il, Philippe Leuckx laisse de côté tout ce qui pourrait passer pour pittoresque, quitte à attacher davantage d’importance aux objets tout simples, bruts, pour aller vers davantage de recueillement, d’intériorité.

Ici, ces strophes toutes simples, fortement focalisées sur un objet, une sensation – le sentiment, le souvenir ou l’oubli viendront par après. Ainsi, p.22 :

Les livres, là les poèmes conçus, les textes à relire et la vie, au-delà des vitres, dans la lumière un peu refroidie d’une journée fade, peu de bruits du côté de la rue, quelque chose pourtant de palpable et d’inquiet dans l’ordre du jour, qui remue assez loin pour qu’il faille l’écrire, comme une présence à soi, étrange.

Une nature morte, le calme illusoire des paysages tranquilles, qui demande à l’observateur une attention tendue, et pour le rendu, une phrase qui s’allonge, proposition par proposition, pour culimner dans le dernier mot.

L’étrangeté, mais aussi, la nostalgie, l’enfance, sont au rendez-vous, et sans avoir l’air d’y toucher, le recueil devient une méditation sur ce qui nous touche au plus profond, la vie, la mort, la survie ou la non-vie. Ainsi p.25 :

On ne sait presque rien. On approche. C’est tout. La pudeur fait le reste./Parfois, on ne lève que la poussière du jour. Ses reliefs et ses ombres./Mais les collines et les jardins gardent toute profondeur.

Bien sûr, le vocabulaire est ici celui de la chasse, d’une chasse sombre et muette. Le cœur est un chasseur solitaire, comme l’a dit Carson Mc Cullers. Et Philippe Leuckx marche sur ses traces.

Joseph Bodson