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Joseph

Colette Nys-Mazure, Quand tu aimes, il faut partir, sur Maternité de Modigliani, coll. Ekphrasis coll.Ekphrasis.

modigliani 001Colette Nys-Mazure, Quand tu aimes, il faut partir, sur Maternité de Modigliani, coll. Ekphrasis, éd. Invenit.

Le propos original de cette collection est de publier le texte d’un auteur à propos du tableau d’un peintre, plus ou moins connu. Colette Nys-Mazure nous y avait déjà donné auparavant deux ouvrages, l’un sur Le Reniement de Saint Pierre, par le Pensionnaire de Saraceni, l’autre, sur  Le Soleil ni la mort, de Vallotton, tous deux d’une remarquable sagacité, mais aussi pénétrés d’une émotion profonde.

Et ce sont les mêmes qualités que nous retrouverons ici. Ainsi nous dira-t-elle, p.11: Recevoir l’œuvre telle qu’elle s’offre ici et maintenant. Ici, et maintenant, c’est Jeanne Hébuterne, la compagne du peintre, tenant contre elle sa petite fille. Mais elle la porte de travers, comme faisaient les madones anciennes. Un visage opaque, une figure étroite et serrée, une lucidité et une mélancolie contagieuses.

Innombrables vierges à l’enfant, le serrant contre elles ou, au contraire, l’orientant vers le monde, nous dit-elle. Et c’est tout le sens de sa démarche: s’éloigner de l’anecdote pour  toucher au cœur du sujet.

Telle une icône dans une mandorle. Les visages ressemblent à des masques au travers desquels filtre le bleu du regard. A l’image peut-être d’Eugénie, la mère de l’artiste, à qui il était très lié.

Elle évoquera ensuite les faits saillants de la vie de Modigliani, sans la moindre grandiloquence. La violence et la dérision, les faits à l’état brut. Nous sommes très loin ici de l’artiste romantique tel que le cinéma nous l’a présenté. Ses liaisons, son alcoolisme. Sa famille. Ses voyages. Jeanne, la compagne, qui vint à Paris, toute jeune, pour peindre. Ils vivront ensemble, mais il ne la peindra jamais nue. Il y aura toute cette couronne de poètes, de peintres qui seront leurs amis, à commencer par le lucide Blaise Cendrars, à qui le titre du livre est emprunté.

Elle évoquera, à la fin, un très beau texte de Christian Bobin, qui l’a guidée dans sa Célébration de la mère, et cet épisode douloureux comme un chemin de croix, où l’on voit ce cantonnier, qui a ramassé sur les pavés le corps de Jeanne, suicidée après le décès de Modigliani, un corps dont personne ne veut et qui reviendra à l’hôpital d’où il était parti. Et c’est l’épouse de Fernand Léger qui lui fera la toilette mortuaire. Le monde est plein d’étranges rencontres, mais ici aussi, en ces derniers moments, Colette Nys-Mazure sait nous transmettre son émotion sans hausser le ton.

Un récit poignant, un tableau qui l’est tout autant, dans son étrange modernité qui semble remonter à la nuit des temps. Pour les évoquer, il fallait le talent de Colette Nys-Mazure, où la vigueur se mêle à la délicatesse.

Joseph Bodson

Le tableau se trouve au LaM, Lille métropole, musée d’art moderne à Villeneuve d’Ascq.

Noëlle Lans: Instants révélés, poèmes, éd. M.E.O.

noelle lans 001Noëlle Lans, Instants révélés, poèmes, éd. M.E.O. Encres de chine: Mireille Dabée; préface de Michel Joiret.

Un livre-miroir, un livre-témoin, pour ceux qui connaissent un peu l’auteure. Ses caractéristiques? Pas facile de faire le portrait de quelqu’un, que ce soit en prose ou en vers; et les gens qui paraissent très simples, très « lisses » dans la vie quotidienne, révèlent bien souvent des profondeurs insoupçonnées. Elle le dit elle-même, en cette belle formule, p.13: Elle s’habille de ceux qu’elle aime (…) Pas facile d’être soi du premier coup!/Et quand l’est-on?/L’est-on jamais? Peut-être est-ce par la bande, dans les propos de Michel Joiret, dans les encres de Mireille Dabée, qu’on la découvrirait le mieux. Mais c’est à elle, grandeur nature, que nous avons à faire. Et là, chaque question, chaque exclamation augmentent le doute, l’incertitude. p.14, à propos d’un regard qui était là: Ne pas lui écrire. Ne pas le dessiner. Ne pas lui dire./Ne pas laisser de traces. Ne pas le guetter. Ne pas se lever./Ne pas aller à sa rencontre.

Un sens aigu de l’improbable, du fugitif, de ce qui semble s’effacer tout en laissant les traces les plus vives et les plus profondes. Comme si la vie, soudain, d’horizontale et monotone qu’elle était, se creuse et s’élève à la verticale. Comme si la fuite du temps, incessante, inexorable, brusquement devient l’éternité d’un instant. Comme chez ces premiers philosophes, en Grèce, qui remettaient tout en doute, déroulaient la vie fugitive comme le cours d’un fleuve, et puis soudain la faisaient étinceler de lumière. Tout coule, tout nous dépasse, mais rien ne se perd. La vieillesse est en marche, nous dit-elle p.25. Et ce passage superbe: Elle est seule à tanguer doucement vers la mort/avec son poids d’égratignures et de racines.

Un ton à la fois familier, par son questionnement, et mystérieux par l’emploi constant de ce « Elle » – un « je », un « jeu » avec lequel on prend ses distances, une volonté de creuser, d’aller jusqu’au fond des choses, là où cela fait mal (car « je » est un autre, c’est un « je » qui n’a pas cessé de se modifier), et le refus de rester à la surface, de ne pas aller plus loin. Et les raisons de ce jeu sur le je? Non, elle ne se désigne pas. Elle anticipe, simplement. C’est qu’elle voyage à l’intérieur d’elle-même.  Par ses illustrations, Mireille Dabée a merveilleusement saisi le sens du livre. Des branches qui ressemblent à des racines d’arbres, d’étranges tests de Rorschach entre extase et piétinement.

L’amour des commencements, mais, jusqu’au bout, la brûlure du désir. L’eau et le feu. Les contraires, bien sûr. Evoquant le début, on en revient à la fin.  Dès qu’ils ont fleuri, les prunus prennent déjà des allures d’automne.

Fallait-il cette déchéance quasi immédiate de toutes choses belles, y compris celles qui sont en « elle », pour atteindre au vide absolu qui permet le surgissement d’une autre beauté, plus intrigante et solitaire?

Peut-être est-ce dans l’invisible que tout est vrai? nous dit-elle à la fin. Et, comme un écho répond la voix de Michel Joiret: En quoi la solitude ainsi révélée l’invite-t-elle, a contrario, au dialogue et au partage?. Et puis, un petit démon malin (un clin d’œil de Mireille?) semble nous dire à la fin des fins, au bout de la plage et de la page: C’est elle, c’est bien elle, c’est toujours elle. Je l’ai reconnue à sa casquette.

Joseph Bodson

Albert Guigui. Le judaïsme, toute une vie.

Albert Guigui, Le judaïsme. Toute une vie, Racine, 2015, 306 pages.

Notre culture européenne a des racines juives. La connaissance des origines de notre culture doit fonder le dialogue interculturel. Dans ce contexte, que dire du judaïsme, sinon qu’il est si proche et, en même temps, si méconnu ? Le magnifique livre du Grand Rabbin de Bruxelles, Albert Guigui vient combler cette lacune : l’érudition y va de pair avec un langage clair, à la portée de tout homme désireux d’en savoir plus sur le judaïsme, foi, forme de culte, code d’observance et système de valeurs morales, « somme des expériences du peule juif à travers les âges ».  « Le judaïsme Toute une vie » : ce livre porte très à propos son titre, tant il est vrai qu’il imprègne toutes les étapes de la vie, chaque jour, chaque heure de celle-ci.

La  première partie est  consacrée au judaïsme : sources, croyances, table juive.  Les concepts de Torah, Talmud y sont expliqués de manière claire et plaisante, de même que l’esprit des pratiques religieuses et les livres de base du judaïsme. Les six parties suivantes balaient toute l’existence de l’homme, de la naissance à la mort et au monde à venir. A travers différentes pratiques, on s’aperçoit qu’ « être juif, c’est être un lien entre le passé et le présent » : ainsi en va-t-il du port du Tallith (châle de prière) muni de Tsitsith (franges). On découvre que ces livres dont A. Guigui nous a parlé dans la première partie vivent dans le quotidien : s’agissant de la mezouza (petit rouleau de parchemin fixé dans un étui sur le montant droit de la porte d’entrée de la maison et des pièces d’habitation), on cite la Halacha et le Talmud de Jérusalem.

Mais, le judaïsme est  aussi interpellé par des questions bien de notre temps : on lira avec le plus grand intérêt ce qui est dit sur « la femme, avenir de l’homme », le rôle de la femme, le divorce, la sexualité, la mort, l’avortement, l’euthanasie.  Qu’on ne s’imagine pas trouver ici des réponses dogmatiques, sèches ; c’est que la préoccupation de l’humain est chaque fois présente.

Il y aurait bien plus à dire sur ce livre. Mais, la nature de cet exposé nous oblige à le clore. Qu’il nous suffise de dire, en guise de conclusion : un livre que se doit de lire tout honnête homme.

Michel Westrade

Alain Goldschlager et Jacques Ch.Lemaire, Les témoignages écrits de la Shoah, éd.Racine

Alain Goldschläger & Jacques Ch. Lemaire, Les témoignages écrits de la Shoah, Éditions Racine, 2016

Dans ce livre de 300 pages, les auteurs se livrent à une étude critique des témoignages écrits de la Shoah. Le problème posé à l’historien est de dépasser le niveau émotionnel qui recouvre les récits des survivants. De plus le phénomène de la Shoah a bouleversé tous les codes de vie en société au point qu’il est difficile d’aborder un témoignage de façon neutre, impartiale.

Pendant les 70 années qui nous séparent de la libération des camps nazis, 30.000 livres ont été publiés sur la Shoah. Alain Goldschläger propose une grille de lecture de cette masse de témoignages en contextualisant les conditions d’écriture et de réception des écrits testimoniaux.

L’ouvrage se divise en trois parties. La première étudie le système des signes testimoniaux. C’est la partie méthodologique : définitions, analyse et conditions de publication des témoignages. Des problèmes essentiels sont soulevés tels que l’adéquation du langage à exprimer l’horreur vécue dans les camps. Le corpus des écrits est tellement vaste et hétéroclite qu’il présente de réelles difficultés quand il s’agit de les classer. Faut-il privilégier des auteurs réputés comme Elie Wiesel et Primo Levi ou accueillir tout récit, fût-il de qualité littéraire médiocre ? Sans doute racontent-ils deux vérités différentes, mais complémentaires. L’auteur analyse les caractères de divers types de récits : autobiographie, témoignage, autofiction, biographie, reportage. Une victime est-elle en mesure de témoigner ? Enfin, l’époque et la langue dans laquelle les témoignages ont été rédigés constituent des facteurs importants pour leur interprétation.

La deuxième partie de l’ouvrage répartit les témoignages de la Shoah en cinq périodes. On comprend aisément que les récits de la première période (avant et pendant la guerre) portent l’empreinte d’un vécu enraciné dans la chair. L’écriture apparaît alors comme le seul moyen de survivre dans la mort.

Les témoins de la deuxième période (l’immédiat après-guerre) étaient poussés par la nécessité absolue de raconter au monde ce qui s’était passé, obligation ressentie comme l’accomplissement d’une promesse faite aux victimes. Il s’y mêlait souvent un sentiment de culpabilité d’avoir survécu (syndrome du survivant) et aussi parfois un désir de vengeance.

Durant la troisième période (1952-1979), on assiste à une sorte de décantation : forme et contenu des textes vont progressivement évoluer. La Shoah entre dans l’histoire. Le Journal d’Anne Frank appartient à cette veine, mais aussi toute la littérature qui entoure le procès d’Adolf Eichmann en 1961. À partir de 1980 apparaît un nouveau type de récit à visée pédagogique, qui débouche sur une réflexion plus générale. Les médias s’emparent de la Shoah. Enfin, depuis l’an 2000, la littérature testimoniale se cherche un nouveau souffle avec le développement de la recherche universitaire et l’étude des autres génocides, les transcriptions et les compilations.

La troisième partie de l’ouvrage porte sur des questions philosophiques et éthiques : hiérarchie des douleurs et sujets tabous, comme la sexualité dans les camps. Enfin l’auteur consacre un chapitre à la Shoah et l’image : photographies, dessins, cinéma et télévision.

Plusieurs annexes complètent l’ouvrage : bibliographie, filmographie, index des noms et index des notions. Professeur à l’Université de Toronto, Alain Goldschläger dirige l’Institut de recherche sur la Littérature de l’Holocauste.

Jacques Goyens