Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie
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Joseph

Dominique Aguessy, Fragments d’archives sous la neige.

Dominique Aguessy, Fragments d’archives sous la neige, poèmes, éd. du Cygne, 2016.

Comment situer ce recueil par rapport aux précédents recueils de Dominique? Bien sûr, du temps a passé, entraînant avec lui bien des souffrances, des épreuves. L’oubli cherche un passage entre vide et flammes, nous dit-il en page 9. Mais c’est comme si sa poésie, à l’épreuve de cette souffrance et de cette absence, s’était épurée, ramassée sur l’essentiel, débarrassée des scories du quotidien pour prendre goût d’éternité. Une image vive, formant à elle seule la dernière strophe de chaque poème, en est aussi la synthèse, ramassant tout ce qui vient d’être dit en un geste définitif.

Une poésie de combat, un combat très pacifique, dont le seul but est de retrouver la réalité, la vérité cachée sous les couches de sédiments qui les ont recouvertes. L’activité poétique, c’est un peu aussi une archéologie, où l’on progresse centimètre par centimètre. Mais c’est aussi une insurrection, p.19:

Insurrection des mots/arrachés à l’engourdissement/au crissement de syllabes malmenées//les émotions s’agrippent/aux symboles par défaut/le plain chant libère une cascade//des souvenirs de paradis perdu/s’abreuvent à la source des larmes/sans égard pour le présent en embuscade//le poème pourfend le masque/des faux-semblants/des cloisons artificielles//la lucidité trace d’autres chemins/par où se glisse la naïveté/d’un retour à l’innocence//l’abandon des privilèges de l’enfance

On notera au passage, p.35, une critique sévère de la « web culture »; et, p.36, le désarroi devant la violence: la nuit entre par effraction dans les maisons. Avec, malgré tout, une profession de foi en l’avenir, p.39: nous survivrons aux désastres, et aussi p.50: dans le creux de la main/la chaleur d’une poignée,/illumine une journée. Enfin, p.67, la musique, comme la poésie, est un remède à la désolation du monde.

Un rythme savant assuré par la succession de quatre vers/un vers, parfois par la répétition insistante des termes, pareille à une incantation, tout au long d’un poème.

Poésie engagée? Oui, bien sûr, mais où l’engagement, nulle part, ne fait obstacle à la beauté du texte. Bien au contraire, un engagement qui forme la chair même du texte, la texture, et le nourrit, comme une source de métaphores: les fragments, les archives, la neige, chaque mot, ici, chaque image, renvoie à une réalité vivante.

Joseph Bodson

 

Françoise Lison-Leroy, Le silence a grandi.

Françoise Lison-Leroy, Le silence a grandi, poèmes, Rougerie, octobre 2015.

Ce beau recueil, d’une grande simplicité (c’est un peu la marque de fabrique de Françoise), est dédié au poète Paul André, décédé en 2008, qui a écrit et publié des recueils aussi bien en picard qu’en français.

Je ne l’avais pas réalisé d’emblée: dès le titre, elle joue à la fois sur les éléments auditifs (le silence), et sur ceux qui concernent la distance, l’éloignement. D’habitude, cet éloignement fait paraître plus petits les êtres et les choses. Ici, au contraire, c’est comme si ce silence leur donnait une nouvelle dimension, les rendant plus proches de nous, et comme doués d’une épaisseur nouvelle, leur forme définitive.

Passé le tourment gigantesque, l’heure est venue de forer la présence. Nous avons peu de temps pour rassembler les ors, les jeter dans l’écrin que la fièvre a quitté. Qu’il les prenne avec rage, avec ce cri fendu qui mord toute poussière. C’est ici, dans l’urgence arrêtée, que l’offrande se noue.

…où nous retrouvons à la fois la violence du départ, le geste ouvrier (forgeron, orfèvre comme semblent l’indiquer les gestes et l’outil), et la transmutation de la vie, de l’œuvre intimement mêlées par une violente alchimie – celle, justement, de l’urgence arrêtée.

Et, plus loin: En route. Nous laissons là le gisant de pierre douce. Il ne pèse rien, n’exige rien. Le voilà plus loin que nous, balayant devant nos portes. Nous le veillerons à travers opéras et comptines; cantates et berceuses. Une cadence nous tiendra lieu d’accord.

Je suis déjà sur l’autre rive, écrit Nietzsche. Ils s’éloignent, mais en avant de nous, et non en arrière. Ils nous préparent la route, balaient le seuil. Et si le gisant de pierre, comme le gisant de chair, a besoin d’être veillé, il le sera par la musique, toutes les musiques. Voici la grande réconciliation.

Ainsi, toutes les choses qui nous restent obscures encore, cachées au fond de l’être, se trouvent éclairées, baignées de métaphores comme d’une douce lumière. Toute démarche est chant, et tous nos gestes, y compris celui d’écrire, sont des gestes d’ouvrier, d’accomplissement, et de grande liberté: Nous voilà adossés au néant, prêts pour l’autre aventure. On ne saurait, à un poète, adresser plus bel hommage.

Joseph Bodson

 

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Dépasser les frontières, Douze textes courts, Bibliothèques de Beauraing, Bièvre, Doische, Rochefort et Wellin.

Dépasser les frontières, Douze textes courts, Bibliothèques de Beauraing, Bièvre, Doische, Rochefort et Wellin, Ker éditions, préface de Vincent Engel.

Une excellente idée que ce concours d’écriture, initié par un groupe de bibliothèques. Si tous les textes n’ont bien sûr pas la même valeur, certains se détachent du lot, par leur style, leur qualité d’écriture, pour le plus grand plaisir du lecteur.

Il ne nous est pas possible de tout analyser. Relevons seulement quelques textes qui nous ont frappé davantage: Liens suspendus, de Patricia Bellot nous entraîne hors des frontières du normal, vers une horreur sans nom. Par contre, Les frontières de l’âme, d’Hugues Wenkin, nous ouvre des perspectives plus réjouissantes, sur base de relations interraciales. Il n’y a pas que la musique qui adoucisse les mœurs, la gastronomie peut aussi y contribuer. Avec Le Carnet, Caroline Masse nous entraîne vers l’inconnu, l’absolu, avec une économie de moyens remarquable, et un style serré. Quand l’au-delà frappe à la porte…Avec Franck Stevens, Ceux qui rêvent de dépasser les frontières, voici un mixte de rêve et de science-fiction. Un billet pour Hambourg, de Christiane Gérardin: les amours adolescentes, avec la couleur de la peau comme frontière: un sujet qui préoccupe les jeunes. Michel Torrekens, Ma langue paternelle: parents séparés, législation imbécile, tout un drame. Le pont des amours, de Vincent Herbillon: encore une fois, un jeune qui se met au ban de la société. Bruno Marée, La haie de thuyas de Monsieur Victor: tout est bien qui finit bien, cela aussi, ça arrive, la paix, la réconciliation…

Un ensemble très encourageant, une initiative que l’on ne peut qu’encourager.

Joseph Bodson

Jacky Adam, Des moulins et des hommes, tome 6: L’Ourthe du Condroz vers la Meuse.

Jacky Adam, Des moulins et des hommes, tome 6: L’Ourthe du Condroz vers la Meuse.

ourthe 001Jacky Adam travaille à cette somme depuis 17 ans…et la Wallonie, les amateurs de moulins et les autres, lui doivent une fière chandelle. Le succès de ses ouvrages est d’ailleurs là pour le prouver. Pour chacun des moulins échelonnés depuis les sources des deux Ourthes, il a établi la liste des propriétaires successifs,  rencontré les propriétaires actuels, retracé l’histoire des moulins, des meuniers, de leur famille…Un véritable travail de bénédictin, et c’est toute l’histoire de sa région, depuis l’origine parfois (que l’on songe à ces meules que nos ancêtres allaient chercher jusqu’à La Ferté-sous-Jouarre, en Brie, dès la plus haute antiquité, ou encore aux vieilles légendes qui se rapportent aux moulins…)

Mais c’est aussi une histoire d’amour, amour d’un homme pour sa région, pour  ceux et celles qui l’habitent ou qui l’ont habitée. Et, contrairement à ce que certains pourraient croire, cela n’a vraiment rien de ringard: dans plusieurs endroits, la roue du moulin a été rétablie, depuis la parution du volume consacré à leur moulin,  et le moulin s’est remis à tourner. On en revient assez souvent , aux énergies naturelles, aux produits vendus directement par les cultivateurs. Cependant, le meilleur exemple est certainement Mérytherm, établi sur le site d’un ancien laminoir d’Esneux: Michel Everard de Harzir a créé Mérytherm en 1996, une petite structure pour faire le traitement thermique, et l’a vendue par la suite à Niels Duchesne. D’où naîtra un bureau d’étude spécialisé en hydroélectricité. La nostalgie n’est pas nécessairement stérile…

Mais c’est aussi, et cela me paraît essentiel, une ferveur et un sens très développé des responsabilités sociales, du rôle qu’un meunier, tout comme un fermier, doit jouer dans les périodes de guerre et de disette. On a trop souvent confondu, dans les villes, les fermiers et les profiteurs de guerre, ceux qui se sont enrichis par le marché noir. Les gens de la campagne savent bien, eux, qu’il y avait parmi eux les bons, les braves, et les autres. Et que les braves étaient de loin les plus nombreux. Ainsi, bien souvent, les fermiers fermaient-ils les yeux quand de pauvres gens venaient glaner hors de la période autorisée, ou même couper des épis, arracher des pommes de terre en cachette. Des moulins tournaient parfois toute la nuit pour moudre les quelques épis qu’apportaient les glaneurs. L’exemple est même cité d’un fermier/meunier obligé d’acheter lui-même des denrées, parce qu’il avait tout donné. Les femmes ont joué là un grand rôle, aussi bien celles qui partaient à la recherche de denrées que celles qui les aidaient à en trouver. Il faut citer aussi, bien sûr, ces jeunes gens fusillés par les Allemands, ou cet industriel de la meunerie mort en déportation, pour avoir voulu aider les Alliés.

Personne n’est ici laissé de côté, jusqu’au moindre valet, et aux tailleurs de meules, et ce sont des figures émouvantes, attachantes, qui sont ici évoquées, le plus souvent par leurs descendants.

Le livre n’a cependant rien d’une hagiographie: les nombreuses photos, noir et couleur, y mettent de la vie, et les schémas, les explications techniques sont très éclairants sans verser dans une érudition trop poussée. Les anecdotes, elles aussi, les petits faits vrais, sont très nombreux et savoureux. Citons-en quelques-uns pour terminer: p.37, on voit les soldats américains pêcher à la grenade et vider ainsi la rivière de ses poissons.  p.68: Haroun Tazieff dans la Résistance en Ardenne, puis étudiant la géologie à Liège. p.70: La fameuse méthode wallonne, dans les moulins à fer, qui sera employée jusqu’en Suède. p.75: la roche Amabonde et les trésors du chanoine d’Hauzeur. p.77: les célèbres brigands Magonette et Gena. p.150: un propriétaire catholique oblige son meunier libéral à changer de parti. p.183: à Hout-si-plout, les clients du moulin devenu auberge vont faner avec le propriétaire. Par la suite, de nombreux étudiants de Louvain, chassés par les flamingants, y fondent une université fantaisiste. Parmi eux, Gabriel Ringlet. p.240: le fils de meunier, Nandrin, qui veut s’instruire, et va tous les jours à pied à l’école, de Dolembreux à Liège, et plus tard, une fois par trimestre,  jusque Curegem, toujours à pied. Ce sera l’origine de la firme Nandrin, marchands de farines, qui prendra une extension assez extraordinaire. Et puis, le dernier batelier de l’Ourthe, les haleurs…On songe au beau roman de René Brialmont.

Le livre se terminera par un hommage à Fernand Michel, mais Jacky Adam nous annonce, pour dans deux-trois ans, un ultime volume, de pièces rapportées, pour ainsi dire, de rawètes, mais n’est-ce pas avec les restes que l’on fait les meilleurs dîners? Et ce n’est pas tout: il prévoit pour suivre des ouvrages qui nous raconteront la vie des forains…

Un grand merci à Jacky Adam, qui a bien mérité de son pays, de sa région, et qui a célébré comme il convient les petites gens qui ont fait sa prospérité, qui ont fait régner dans nos villages l’entr’aide et la solidarité. Son entreprise est au-dessus de tout éloge, et la Wallonie a grand besoin d’ouvriers pareils à lui.

Joseph Bodson