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AS – Comédiens et chanteurs

Arts de la scène

Alexandre von Sivers… farouchement lui-même !

Propos recueillis par Noëlle Lans.

 

Né en Pologne, vous vivez en Belgique mais vos origines sont russes, géorgiennes et estoniennes. Vous parlez aussi plusieurs langues : français, russe, anglais, allemand, néerlandais. Cela ne vous offre-t-il pas au départ un côté universel ? Un intérêt pour les autres ?

Les circonstances de la vie ont fait de moi ce que je suis, sans aucune responsabilité de ma part (du moins pas au début). Je suis né, comme la plupart de mes congénères, de la rencontre fortuite d’un spermatozoïde et d’un ovule. Pourquoi cette rencontre a-t-elle eu lieu à Berlin en 1942 ? Pourquoi suis-je né en Pologne en 1943 ? Sans doute parce qu’il pleuvait des bombes alliées sur Berlin en ce temps-là et que ma mère a trouvé plus sûr d’aller accoucher dans un endroit plus tranquille. Pourquoi ma mère, née d’une mère géorgienne et d’un père balte, a-t-elle quitté l’Estonie après 1939 ? Pourquoi la Russie soviétique a-t-elle annexé les pays baltes ? Pourquoi mon père – du moins le biologique – se trouvait-il, géorgien, en Allemagne ? Pourquoi une autre branche de la famille, plutôt russe, s’est-elle établie à Bruxelles, dans les années 20, après la révolution russe ? Pourquoi sommes-nous aller les rejoindre, lorsque les Russes sont entrés à Berlin ? Pourquoi Lénine, pourquoi Staline, pourquoi Hitler, pourquoi Jésus-Christ et pourquoi le big-bang ? Tout cela a fait que depuis 1945 je vis à Bruxelles en partageant avec d’autres ce que Bruxelles a de meilleur : la qualité de zinneke.

Vous mettez régulièrement à profit votre formation de juriste pour descendre dans la rue et défendre la profession. Les choses ont-elles progressé dans ce domaine ? Où en est actuellement le statut de l’artiste ?

Tribunal du travail de Bruxelles 13 et 14 mai 2013. Quelque 200 artistes et techniciens du spectacle ont introduit une requête au Tribunal du travail contre des décisions de l’ONEM. Certains s’étaient vu refuser l’application de la « règle du cachet » qui leur aurait ouvert le droit aux allocations de chômage, d’autres se plaignaient de la diminution du taux de leur allocation, diminution qui en principe ne doit pas frapper les travailleurs intermittents. Trois avocats intervenaient pour compte de la CGSP : Serge Bierenbaum, Eliott Huisman et Romain Leloup. Me Suzanne Capiau défendait des dossiers SMART, Clarisse Sépulchre, des dossiers SETCa. D’autres avocats intervenaient pour des clients individuels. Anne Rayet est intervenue pour compte de la SACD et défendait le dossier d’un réalisateur-scénariste. D’autres maîtres et maîtresses se sont présentés avec des valises à roulettes débordantes de dossiers, mais n’ont pas eu la possibilité d’accéder à la barre. Il y avait moins de dossiers SETCa que de dossiers CGSP. J’en conclus de manière tout à fait partiale que le SETCa est parvenu à résoudre les problèmes avant qu’il soit nécessaire de les confier à la justice… Le bâtiment qui abrite actuellement les juridictions du travail fait face au Palais de Justice, au numéro 3 de la Place Poelaert, à Bruxelles. J’y ai laissé beaucoup de souvenirs et usé mes fonds de culotte lorsque, au milieu des années soixante, pendant mes études de droit, je fréquentais la bibliothèque du Ministère de la Justice qui y était alors installée. Plus tard, j’y ai enlevé mon pantalon, pour des raisons purement professionnelles. J’avais un petit rôle dans un film de Robbe De Hert, « La Guerre de Gaston ». Le tournage se déroulait non loin de là, au Conservatoire de Bruxelles. Le bâtiment de la place Poelaert qui abritait la bibliothèque était en réfection et nous servait de lieu d’habillage, de maquillage et de coiffure (HMC, comme on dit au cinéma). A part ça, oui, j’ai encore des activités syndicales, mais je passe plus de temps au téléphone ou devant mon ordi que dans la rue. Il y a les réunions aussi.

Quant au statut d’artiste… il n’y a pas de statut d’artiste, même si certains d’entre eux sculptent des statues. Cela n’empêche pas que les artistes aient un statut, différent selon leur situation particulière. Il y a les travailleurs du spectacle (artistes et techniciens) d’une part, et d’autre part les auteurs (écrivains, compositeurs, plasticiens…). Les gens du spectacle travaillent généralement sous l’autorité d’un employeur, ils sont donc salariés. Quant aux auteurs, ils sont généralement indépendants, mais une loi de 2002 revisitée en 2014 leur permet dans certaines conditions de bénéficier de la sécurité sociale des salariés et donc des allocations de chômage. L’application de toutes ces dispositions engendre pas mal de difficultés qu’il serait un peu long d’exposer ici.

Y a-t-il un personnage que vous rêvez d’incarner ?

Je n’ai jamais rêvé d’incarner quelque personnage que ce soit. Je me suis toujours contenté d’être moi-même, ce qui ne présente pas trop de difficultés. Les propositions qu’on m’a faites ont souvent été au-delà de ce que je pouvais imaginer. On m’a fait jouer Don Juan, vous vous rendez compte ?, malgré, comme le disait un critique, « ses cheveux filasse, rares et mal coupés, sa myopie attendrissante et ses oreilles décollées » ; il ajoutait « et pourtant une fois en scène, il se métamorphose : Tchékhov, c’était lui. Encore que son physique lui interdise certains rôles, AvS a déjà prouvé maintes fois qu’il pouvait jouer sur le ton juste nombre de personnages. » (Pan, 7 août 1974).

Un personnage qui vous colle à la peau ?

Alors là, vraiment pas.

En tant que comédien, comment vous sentez-vous : « un, personne ou cent mille » ? Et en tant qu’être humain ?

Je me sens moi-même, ce qui est déjà bien assez.

Comment un comédien se débrouille-t-il pour ne pas perdre son identité au fil du temps ?

Je n’ai d’autre identité que la mienne et je n’ai jamais voulu jouer aucun personnage, limitant cette activité à la scène. Je reproduis ce que disait à mon propos un critique en 1975 : « Capable du miracle, si rare au théâtre, de faire croire qu’il est réellement son personnage. (…) Qui sait, un comédien réunit peut-être, au fond de lui-même, tous ces personnages contradictoires. » (1975). Je récuse totalement la première partie de cet extrait, car je crois que c’est la définition même du travail de comédien que de faire croire qu’il est réellement le personnage et que cela ne tient pas du miracle. Quand à la seconde partie je dis : « Bof ! ».

Pouvez-vous chiffrer le nombre de personnages déjà incarnés ?

Depuis 1970, 140 personnages sur la scène, sans compter le cinéma, la télévision ou la radio.

Êtes-vous bon public ? Vous installez-vous volontiers dans la salle pour voir jouer vos camarades ?

Je dois avouer que je ne vais plus très souvent au théâtre. Une pièce de Grumberg,  Pour en finir avec la question juive, jouée au Théâtre le Public par mes camarades Itzik Elbaz et Frédéric Haugness m’a cependant plongé dans le ravissement, il y a un an, par sa pertinence et son humour. J’adore quand l’humour acide vient combattre les préjugés en mettant à nu toute leur absurdité.

La vie  n’est-elle pas une gigantesque pièce de théâtre ?

« All the world is a stage… » (Shakespeare)

Arrive-t-il qu’un comédien confonde la scène de la vie avec celle du théâtre ?

Non, à moins d’être fondamentalement dérangé. Et les comédiens professionnels ne le sont pas, car il faut qu’ils soient à l’heure au spectacle.

Où se situe la frontière entre le réel et l’irréel si du moins elle existe !

Le paradoxe du théâtre, c’est que la représentation, elle, est réelle.

Pour un comédien, le texte suffit-il à créer un personnage ?

Un des plus grands moyens d’expression du comédien, sans parler de son « emploi », de son physique, de son expression corporelle, du « visuel » en un mot, c’est son expression orale et plus particulièrement l’intonation, le phrasé, la conduite, la ligne, la musique de la phrase. L’intonation n’est pas un but en soi, elle est intimement liée à l’intention et l’intention dépend du sens du texte. Le sens est parfois manifeste, mais il doit parfois être recherché. Parfois même, telle réplique doit signifier le contraire de ce qu’elle semble dire. C’est affaire d’intelligence, de compréhension. Ça c’est le premier travail du comédien : comprendre le texte. On parle parfois de l’« instinct » du comédien. L’instinct n’est autre chose qu’une intelligence extrêmement rapide, à condition que cet instinct soit juste. Il y a des intonations ne me semblent pas justes : elle ne rendent pas compte du sens. Les intonations « signifient » quelque chose au delà des mots : on objecte, on est d’accord, on interroge, on affirme, on dément, on ment, on est surpris, on s’émerveille, on s’afflige, on admire, on méprise. Chacune de ses intentions colore le texte d’une certaine manière et lui attribue un sens. Et j’ajoute que je fais passer l’intelligence avant la sincérité. Si l’on entend par sincérité le fait d’éprouver véritablement un sentiment, il arrive qu’un acteur soit parfaitement sincère et cependant totalement à côté de la plaque. Et c’est au metteur en scène à redresser le tir et à remettre l’acteur sur la bonne voie. « Tu pleures avec beaucoup de conviction, mais la situation ne demande absolument pas que tu pleures. Ton sentiment est sincère, mais ce n’est pas ce sentiment-là qu’il faut exprimer dans la scène que tu joues. Je préfère que tu n’éprouves rien, mais que tu sois « juste ». C’est dans le rapport subtil entre l’intelligence et la sensibilité que réside tout l’art du comédien. Par ailleurs, ce qui m’intéresse dans un dialogue, ce n’est pas l’information qu’il distille, mais bien le rapport qu’il révèle entre les personnages, les réactions de l’un par rapport à l’autre. Si le rapport est conflictuel, tant mieux. Ensuite il peut se résoudre ou exploser, mener à la mort ou à l’amour, ça dépend des cas. Ce qui intéresse le spectateur au théâtre, ce n’est pas d’apprendre quelque chose, mais d’éprouver quelque chose. Cela passe, bien souvent, n’en déplaise à Brecht, par un processus d’identification à un personnage. Et s’il n’y pas ce rapport, cette émotion, l’information ne passe pas et il vaudrait  mieux aller la chercher ailleurs qu’au théâtre.

Un comédien de théâtre entend presque respirer le public ! Son souhait est-il que comédiens et spectateurs respirent au même rythme ? Cela arrive-t-il ?

Cela arrive, bien sûr, mais pas tout le temps. Et quand cela arrive, nous avons atteint notre but. Parfois il y a des toussotements épars, quelle déception ! Mais un public qui s’esclaffe en même temps ou retient sa respiration, quelle joie !

Même s’il joue sur scène « avec » ses partenaires, le comédien ne se sent-il pas malgré tout  solitaire ?

En scène, avec mes partenaires, je ne me sens pas solitaire, mais solidaire.

Un silence « volontaire » sur scène équivaut-il à un silence en musique ? A-t-il autant d’importance ? Quel est le poids du « non-dit » dans un texte ?

Le non-dit est primordial, c’est l’essence même du théâtre. Faire comprendre ce qui n’est pas dit. Quand Astrov dans Oncle Vania regarde la carte  en sifflotant et qu’il dit à Elena : « Il doit faire chaud là-bas », cela veut dire : « Je vous aime ».

Êtes-vous occupé à « temps plein » par un nouveau rôle à défendre ? Y réfléchissez-vous parfois au point qu’il vous empêche de dormir ?

Le travail sur un rôle consiste bien sûr en une période de mémorisation personnelle. J’y consacre certains moments dans la journée, sans toujours me fixer un horaire précis. Quant aux répétitions et aux représentations leur horaire est déterminé par la production : je n’ai donc pas à m’en préoccuper. Le travail sur un rôle ne m’a jamais empêché de dormir.

Connaissez-vous le trac ?

Oui, comme tous les acteurs, je crois. Mais ce trac est modéré et pas du tout paralysant. Que révèle le trac ? La crainte d’être jugé ? Non, je crois plutôt que c’est l’inquiétude de ne plus connaître son texte. Mais comme le disent tous les acteurs, une fois en scène, ça passe. Ai-je des rituels d’avant spectacle, des tics de comédien avant d’entrer en scène ? Non, je ne crois pas, du moins plus maintenant, si tant est que j’en aie jamais eu. Non, j’ai plutôt envie de dormir et je baille plusieurs fois, ce qui paraît-il est bon pour la voix et la décontraction. Cela ne m’empêche pas de me plier à des usages collectifs, par pur esprit de convivialité. Ils sont légèrement différents d’une équipe à l’autre. Une constante, quand même, c’est qu’on se dit « Merde ! » avant d’entrer en scène. Cette congratulation se limite parfois à un signe de la main à distance (les cinq doigts ou le pouce levé), elle s’accompagne parfois d’un serrement de main, d’une tape dans le dos, d’un baiser ou, dans les cas extrêmes, d’une embrassade et de caresses conjuratrices du sort. Cela peut être très agréable : on en trouve un bon exemple dans la vidéo « Les coulisses de l’ange » à 9:30 sur Youtube (http://youtu.be/UEsYePjQJoI). Personnellement je ne crois pas qu’on puisse conjurer le sort ou avoir « les dieux avec nous » par l’accomplissement d’un rituel magique. Est-ce qu’ils y croyaient eux, mes aînés : j’ai surpris Jean Rovis caresser un bout de « corde » (mot qu’on ne prononce pas sur le plateau) avant d’entrer en scène, Claude Etienne faire le signe de croix… Je sacrifie cependant volontiers au rituel minimum du « Merde ! », comme le font d’ailleurs je crois tous les acteurs du monde, et les sportifs, et tout être humain pour en encourager un autre avant une épreuve, en utilisant le « négatif » pour signifier le « positif ». Les Anglais ne disent-ils pas « Break your leg » et les Russes : « Nie poukhou, nie pera » (« Ni poil ni plume », c’est ce qu’on souhaite au chasseur afin qu’il ne revienne pas bredouille) ? Mais je le fais bien souvent avec une distance toute bruxelloise, en accentuant le « r » et le « t » final : « Merrtt ! ».

Le théâtre a-t-il un rôle – responsable – à défendre ?

À mon époque « brechtienne », j’aurais dit oui et je me serais largement étendu sur le rôle social du théâtre. Aujourd’hui, je penche plutôt vers l’absurde, tel qu’il se révèle notamment dans les pièces de Beckett :

« HAMM.- Clov !

CLOV (agacé). – Qu’est-ce que c’est ?

HAMM. On n’est pas en train de… de… signifier quelque chose ?

CLOV. – Signifier ? Nous, signifier ! (Rire bref.) Ah elle est bonne ! »

(Samuel Beckett,  Fin de partie)

« Je ne pense pas qu’il existe de méthode universelle pour jouer la comédie. L’acteur de théâtre se doit d’inventer une méthode nouvelle pour chaque rôle ». D’accord avec Laurent Terzieff ?

Pas plus que Terzieff, je ne crois aux « méthodes », qu’elles se réclament de Diderot, Stanislavski, Brecht, Artaud, Grotowski, Strasberg, Donnellan, Meissner… Je pense qu’il faut de l’entrainement et du travail et que chaque rôle met en œuvre de nouveaux moyens d’expression et nous révèle de nouvelles possibilités.

« Contrairement à ce que demande souvent le cinéma, le comédien de théâtre n’est pas le photographe de la vie ;  la vie, il la transcende ! Il en est la caisse de résonance ». D’accord avec Laurent Terzieff ?

Je n’en sais fichtre rien…

Pourriez-vous vous définir  (dresser votre portrait en quelques mots)?

J’en suis parfaitement incapable, mais je peux recopier ce qu’a dit un critique : « À la ville, von Sivers mène plutôt sa vie avec une logique imperturbable : « Je ne tiens pas du tout à faire carrière ! » s’exclame-t-il. » (1975)

Quelles sont vos priorités dans la vie ?

Continuer à explorer le monde et la société en essayant de ne pas trop emmerder mes contemporains.

Si vous pouviez faire un vœu pour l’humanité ? Pour vous-même ? 

Que tous les hommes soient frères, comme il est dit excellemment dans le poème de Schiller utilisé par Beethoven dans sa 9e symphonie et qui fait office  maintenant d’hymne européen.

Au cinéma, vous avez joué pour la plupart des réalisateurs belges (André Delvaux, Jaco Van Dormael, Marc Lobet, Marion Hansel…), mais également pour Philippe de Broca (dans Julie pot de colle). Un souvenir particulier, une anecdote au sujet de ce tournage ?

Philippe de Broca s’énervant parce que la déco prétendait surélever le siège de l’acteur Reinhardt Kolldehoff afin qu’on voie mieux le panorama de Paris à travers la fenêtre, alors que l’important dans la scène était plutôt la réaction du comédien.

En 1976, vous décrochez l’Eve du théâtre pour votre interprétation de Ziffel dans Dialogues d’exilés de Bertolt Brecht à l’Atelier Saint Anne et, en  2000, vous partagez le Prix du Théâtre avec Guy Pion pour Fin de Partie (coproduction Théâtre de l’Eveil/ Théâtre Le Public). Ces reconnaissances officielles sont-elles importantes pour un comédien ?

J’ai été extrêmement heureux du succès de Dialogues d’exilés, mais désolé de n’avoir pu partager le prix avec mon partenaire André Lenaerts, contrairement à ce qui s’est produit plus tard avec Fin de partie.  Quant à l’importance de ce genre de distinction, c’est très relatif. Oui, cela peut donner un peu plus de visibilité à un spectacle, encore faut-il qu’il se joue encore au moment de l’attribution du prix.

En 1980, aux Brigittines, vous donnez la réplique entre autres à Suzy Falk dans la pièce Dibouk de Shalom Anski, mise en scène de Moshe Leiser. Suzy Falk, comme vous, une comédienne hors normes ! Comment la perceviez-vous ?

Suzy Falk, c’est un monde. Vous en avez excellemment parlé dans le livre que vous lui avez consacré. Moi je l’ai interviewée dans une vidéo que l’on peut découvrir ici :https://youtu.be/DsWCjOmVKyo.

Et puis j’ai raconté une petite anecdote, intitulée irrévérencieusement Suzy Falk, délicieuse emmerdeuse :

« C’était au cours de la saison 84-85. On jouait au Théâtre de Poche une pièce anglaise : « Et si le rossignol chantait ». Il y avait Suzy, bien sûr, mais aussi Fernand Abel, Yves Claessens, Pierre Sartenaer, Hélène Theunissen, Nicole Colchat. Le comédien français Jacques Alric, s’étant fait renverser par une voiture dans le Bois de la Cambre, sur le chemin qui mène au Théâtre de Poche, on me demanda de le remplacer au pied levé. Je lui ai rendu visite à l’hôpital où, brochure en main, il m’a indiqué sa mise en place. Puis j’ai eu trois jours pour étudier le rôle. J’ai eu droit à deux répétitions sur le plateau avec tous les comédiens et c’est Roland Mahauden, assistant metteur en scène, qui me dirigeait… quand Suzy le lui permettait, parce qu’elle intervenait tout le temps, pour corriger une place, une attitude, une intonation. Je prenais tout cela avec le plus grand calme. Et c’est Fernand Abel qui explosa tout à coup :  « M’enfin Suzy, arrête d’emmerder ce pauvre garçon. » Suzy et Fernand, je les aime tous les deux. Ce sont mes aînés et je leur dois beaucoup. » Suzy nous accompagnait aussi lors de manifestations syndicales (1986 : Suzy est au-dessus de la deuxième lettre « r » de « travailleurs » :

 

 

En novembre 1981, un souvenir gravé dans la mémoire de ceux qui étaient présents : Martine Wijckaert et le Théâtre de la Balsamine montent La pilule verte, d’après Witkiewicz, dans les ruines d’une aile désaffectée de la caserne Dailly. Vous y donnez non seulement la réplique à Jean-Jacques Moreau, mais vous assumez aussi l’arrangement et la direction musicale du spectacle. Car vous êtes également musicien (pianiste). Une carrière que vous auriez pu également développer ?

Quand je terminais ma rhéto dans les années 60, mon professeur de piano, Armand Dufour, m’a suggéré d’entrer au Conservatoire dans la classe de piano. Mais j’ai préféré faire du théâtre et je suis entré au Conservatoire des années plus tard… dans la classe d’art dramatique, après avoir fait des études de droit pour complaire à ma famille et mon service militaire pour remplir mon devoir civique. Mais je n’ai jamais abandonné le piano, qui m’a servi dans plusieurs spectacles.

En 1994, la pièce L’Enseigneur de Jean-Pierre Dopagne, créée au Festival de Théâtre de Spa, dans une mise en scène de Pierre Fox, connaît un succès prodigieux et est traduite en seize langues. Un constat impitoyable sur le monde enseignant… toujours d’actualité semble-t-il. Un moment fort de votre carrière ?

Oui, c’est un spectacle que j’ai dû jouer plus de deux cent fois au cours de six saisons consécutives, en Belgique, en France, en Suisse, en Afrique du Nord et au Québec. Il faut dire que c’est un monologue, quasiment sans décor et que c’est plus facile à « vendre » que Cyrano de Bergerac. Evidemment, il faut qu’il y ait quelque chose derrière, ce qui est d’abord à mettre au crédit de l’auteur, Jean-Pierre Dopagne. La pièce a notamment été reprise en France et jouée par Jean Piat sous le titre de Prof.

Impossible de passer en revue les nombreuse pièces où l’on vous a vu jouer  au fil des années… Parmi les plus récentes, épinglons, en 2014, La Famille du collectionneur, une comédie de Goldoni, mise en scène par Daniela Bisconti, a dû vous paraître jubilatoire. Quelle place l’humour revêt-il dans votre vie ?

Je répondrai en reproduisant ici ce que je considère comme mon meilleur portrait ; le dessin est dû à un spectateur qui a publié le dessin sur facebook et dont je ne sais rien de plus :

Je pense que le véritable humour commence par l’autodérision et ça, je crois en avoir une bonne dose : il suffit de jeter un coup d’œil sur une petite vidéo que j’ai faite et qui s’intitule « Voilà ce que je voulais vous dire » : (https://youtu.be/jIKuE6bEG_o). Si je n’avais pas cette autodérision, j’aurais fini, en lisant les critiques qui m’ont été consacrées, par attraper un gros cou, ce qui finalement est peut-être le cas : mon tour de cou fait actuellement 44 cm, ce qui correspond exactement à la pointure de mes chaussures (vous voyez qu’il y a en moi un certaine cohérence…). La source de cet humour réside certainement dans la conscience aigüe de notre finitude : nous ne savons pas pourquoi nous sommes là, ni où nous allons, sinon vers la mort. « Où cours-je, dans quel état j’erre et sur quel sol fais-je ? » sont les questions philosophiques fondamentales.

En 2016, au Théâtre Poème 2, Jean-François Jacobs met en scène La bonne parole du curé Meslier où l’on vous découvre en penseur politique et philosophique. Rabbin, curé, athée… Vous avez tout incarné dans le domaine de la pensée. Vous sentez-vous des affinités avec ce Meslier ?

Un texte essentiel écrit dans les années 1720 par un curé athée et révolutionnaire,  texte largement méconnu à ce jour. Quand va-t-on arrêter de croire au Père Noël et quand va-t-on en finir avec les inégalités dans nos sociétés ?

Je joins un « rap mystique » que j’ai écrit dans un moment d’égarement (ou de lucidité).

Vous savez que je n’écris

Pas de poèmes

Mais cette fois-ci

Il est sorti

Comme un blasphème

 

Iconoclaste un peu

Du moins pour ceux

Qui croient en Dieu

Au fond des cieux

 

Et en sa mère très sainte

Qui fut enceinte

Dieu sait comment

Sans un amant

 

Sachez que c’est à Lourdes que j’ai perdu la foi

Quand on m’y a mené pour la première fois

 

Bernadette dans la grotte

Où ses moutons faisaient leur crotte

A vu la femme du notaire

Qui s’envoyait en l’air

Avec le premier clerc

 

S’enveloppant de son châle

Toute blanche et toute pâle

La notable s’avançant

Pour cacher le vit bandant

A dit Je suis la Vierge

Et depuis lors on met des cierges

Là où le clerc mettait le sien

Et tout est clair et c’est très bien

 

C’était un rap iconoclaste

En hommage à Marie la Vierge

Qu’a pu se passer de verge

Et qu’est restée très chaste

Tout en étant la mère de Dieu

 

Mais j’envie tous ceux qui l’ont vu

Vraiment vu

Dieu

Pascal sa fameuse nuit de feu

Sainte Thérèse d’Avila

Et l’autre celle de Lisieux

Saint Jean de la Croix

Et notre bon vieux Jan van Ruisbroeck

A Groenendael

Les deux Paul

Celui de Tarse sur son chemin

Et l’autre le Claudel à Notre-Dame

Eric Emmanuel Schmitt

Dans son désert

Tous ces mystiques

Joyeux zigues

Transportés

Enflammés

Allumés

 

Réponses de Alexandre von Sivers – Bruxelles le 8 janvier 2018.

 

 

Isabelle Rigaux, le talent en arc-en-ciel !

Propos recueillis par Noëlle Lans.

Chanteuse, pianiste et compositrice, vous faites vos premiers pas scéniques, début des années ‘80, au Grenier aux Chansons, lieu mythique situé à deux pas de la Grand Place de Bruxelles où officiait Jane Tony. Quels souvenirs en gardez-vous ?

Le Grenier aux Chansons était une véritable école de la scène et de la chanson sous la baguette de Jane Tony, à l’instar du Petit Conservatoire de Mireille à Paris où j’ai d’ailleurs fait un jour une audition.

Quand on avait chanté au Grenier, tous les weekends pendant un an, on était prêts à conquérir la planète !

Les souvenirs du Grenier, c’est aussi des amitiés de plus de trente ans comme Maurane, Marc Herman ou Daria de Martinoff.

 

Grâce à votre participation aux Découvertes Francophones de TF1, en 1980, vous décrochez le 1er Prix auteur-compositeur-interprète des télévisions francophones à Montréal avec la chanson Un piano sur le rivage. Est-elle devenue votre chanson fétiche ?

C’est une chanson présente dans mon répertoire lors de chaque récital et ceci depuis 37 ans. Les jeunes, qui la découvrent aujourd’hui, l’apprécient ! Elle synthétise tout mon amour pour la mer et pour la musique.

Vous composez des chansons au départ de vos propres textes mais également de ceux d’auteurs belges comme Pierre Coran, Michel Joiret ou encore Raymond-Jean Lenoble (…) Comment effectuez-vous vos choix ?

S’il est vrai que j’ai écrit parfois les paroles, je suis beaucoup plus à l’aise au clavier. Quand je reçois un texte, je suis d’abord séduite par les émotions et les images perçues à travers les mots. Je le place sur le pupitre du piano et la mélodie vient en quelques minutes. En pensant lire le texte, en fait, presque sans m’en rendre compte, déjà je le chante. Donc, j’ai un enregistreur toujours à portée de mains à ce moment-là !

Vos sources d’inspiration sont très éclectiques et vous êtes très créative aussi bien dans le domaine de la musique sacrée, que dans celui du jazz, ou encore de la comédie musicale. Ainsi, en 1995, lors du 32ème Festival International de Musique Religieuse de Popayan, vous composez Ave Maria & Messe de Popayan. L’œuvre écrite pour voix soliste, chœurs et orgue, sera interprétée à Bruxelles, à Budapest et à Vienne et enregistrée avec la Chorale Royale Protestante de Bruxelles. Un moment fort de votre carrière ?

Sources d’inspiration éclectiques oui ! Pour moi, il n’y a pas de barrières en musique. Parmi les domaines que vous citez, il y a eu aussi la chanson pour enfants avec deux spectacles « Portraits d’enfants » et « Côté Jardin » à la fin des années ‘80 jusqu’en 1995 environ ; cela correspond à ma vie familiale et à l’enfance de mes deux garçons.

L’œuvre Ave Maria & Messe de Popayan, créée en Colombie d’où son nom, est une étape très importante de ma carrière. Elle est née à partir de la composition d’un Ave Maria pour le mariage d’un ami musicien et du plaisir immense de chanter dans des églises et autres cathédrales. C’est à ce jour ma seule partition de 42 pages de musique dite sérieuse ou classique ! Je travaille à la faire connaître davantage et par d’autres interprètes.

Côté jazz, en 2007, vous proposez, en connivence avec Charles Loos (piano), Jean-Louis Rassinfosse (contrebasse), Fabrice Alleman (sax) et  Luc Vanden Bosch (drums) – quatre jazzmen belges chevronnés – un concert autour de Michel Legrand. Comment avez-vous vécu cette expérience ? S’est-elle renouvelée par la suite ?

Les chansons de Michel Legrand sont pour moi la quintessence du plaisir que l’on peut ressentir en chantant. Mélodies magnifiques mais difficiles, harmonies pleines de surprises et richesses musicales en tout genre ! J’ai conçu ce spectacle « Univers Legrand » avec des morceaux connus bien sûr mais aussi avec d’autres pépites redécouvertes et réarrangées en connivence avec Charles Loos, pianiste qu’on ne présente plus. Ce concert a tourné avec ces fabuleux musiciens mais trop peu à notre goût ; depuis un an ou deux, on reparle beaucoup de Michel Legrand, peut-être étions-nous sur scène un peu trop tôt par rapport à l’actualité… Ceci dit, nous serions prêts à le reprendre!

La musique que vous composez pour le spectacle Thyl Ulenspiegel  est produite et éditée par Del Diffusion et vous en assurez la direction lors des représentations qui ont lieu à Villers-la-Ville, en l’an 2000, devant 21.000 spectateurs. C’est impressionnant !

21.000 spectateurs, alors que l’été 2000 a été l’un des plus pluvieux de ces dernières décennies et donc plusieurs représentations supprimées à cause de la météo…

La composition de Thyl Ulenspiegel s’est  faite en parallèle à la Messe de Popayan entre 1994 et 2000. Comme quoi musique sacrée et musique profane peuvent cohabiter !

Patrick de Longrée (producteur de Del Diffusion) a été séduit d’emblée par les premières musiques mises sur les textes originaux de Charles De Coster et proposés par Michel Guillou, metteur en scène.

L’expérience a été fabuleuse et le résultat d’un immense travail de collaboration avec Philippe Navarre pour les orchestrations.

La comédie musicale est pour moi l’une des formes les plus complètes de spectacles et ce rêve est devenu réalité cet été 2000. De plus, Le Prince Philippe et la Princesse Mathilde nous ont fait l’honneur d’assister à la Première !

On vous doit aussi la musique de la comédie musicale Balladino le Messager du soleil sur les textes de Julie River, fondatrice de l’association Les Messagers du Cœur « qui fait entrer l’art dans les services de pédiatrie ». Aura-t-on le plaisir d’assister bientôt à sa création ?

Balladino le Messager du Soleil sera un très joli spectacle musical (23 chansons) et familial. Une jeune troupe de théâtre manifeste actuellement son intérêt et projette de le monter, mais le spectacle musical demande beaucoup de moyens financiers (son, éclairages, CD, etc.). Nous espérons de tout cœur qu’il sera présenté sur scène dans un futur proche.

Durant l’été 2015, vous avez également été coach vocal des comédiens-chanteurs de La Mélodie du Bonheur dans la cadre du Festival Bruxellons ! au Château du Karreveld à Bruxelles. Une expérience jubilatoire ? À renouveler ?

Étant donné que j’ai une expérience de plus de trente ans dans l’enseignement du chant, on m’a proposé de former les comédiens qui étaient non-chanteurs à la base, comme le rôle principal Maria et les enfants Von Trapp, entre autres. La partition de la Mélodie du Bonheur est charmante, belle et plus difficile qu’il n’y paraît de prime abord. Très bonne expérience, belle équipe et émotions assurées, de la Première à la Dernière.

Le jeune public n’est pas oublié dans vos spectacles. Vous créez notamment  pour lui Faut qu’ça bouge ! sur des paroles du romancier et scénariste belge Benoît Coppée. Le jeune public est-il un  « bon public»?

Le jeune public est un excellent public quand on l’apprivoise, c’est-à-dire qu’il faut l’accrocher et qu’il se sente concerné sans tomber dans la facilité de type « animation » en faisant, par exemple, taper dans les mains.

« Faut qu’ça bouge ! » est un projet dont le thème central est celui de la place de la petite fille dans notre monde, place qui n’est pas toujours simple. Les chansons sont tantôt tendres, tantôt drôles. Ce projet de spectacle ne demande qu’à être monté. Avis aux professionnels de la chanson jeune public !

Mais vous n’êtes pas « qu’une artiste multipiste et polyphonique »… De 1995 à 2001, vous assurez aussi la gestion et la direction artistique du Centre Culturel d’Uccle (en tant que présidente) et vous y créez le Festival La Cerise du Gâteau. En juin 2010, vous êtes aussi la première femme élue administrateur de la SABAM, société que vous représentez au  sein du Comité de Concertation des Arts de la Scène de la Fédération Wallonie-Bruxelles depuis 2012. Vie artistique et vie administrative ne sont donc pas inconciliables ?

La gestion de la culture et celle du droit d’’auteur m’ont toujours intéressée au plus haut point en m’investissant pour défendre les artistes et les créateurs. Il est vrai que gestions administrative et financière peuvent paraître difficilement compatibles avec la création artistique mais, à mes yeux, pas inconciliables. À cet effet, trop peu d’artistes se préoccupent de la gestion de leur société de droits d’auteurs, en l’occurrence la SABAM, et je trouve cela regrettable car il s’agit de leur gagne-pain.

Vous donnez également  des cours de chant. Certains de vos élèves font-ils carrière et/ou vous surprennent-ils par la qualité de leur travail ? Restez-vous complices avec certains au point de partager la scène avec eux ?

Quand on a beaucoup de concerts à son actif, on a envie de transmettre cet art et cette passion aux autres. J’ai plusieurs élèves de chant qui sont passées entre mes mains et ont franchi le cap professionnel. Comme Aurore Delplace, rôles importants en comédie musicale à Paris et sur FR2, Typh Barrow, Lia (Alice Spapen) et Ines Bally, demi-finaliste à « The Voice » Belgique et qui va intégrer en septembre une grande école d’arts de la scène à Londres.

Passionnée par les langues et particulièrement  l’anglais, vous venez de publier un ouvrage intitulé « Vade-mecum 2000 proverbes et expressions quotidiennes français-anglais » (Edilivre – février 2017). Un nouveau « challenge » ? Une récréation ? Les deux, peut-être ?

Les langues m’ont toujours passionnée tout comme les voyages et en particulier l’anglais et l’espagnol. Ce livre est au départ une récréation personnelle afin d’approfondir mes connaissances. J’y ai travaillé pendant cinq ans, à l’aise, durant les weekends et les vacances jusqu’au jour où je me suis dit pourquoi pas le faire publier. Cette mise en parallèle des deux langues est très amusante.

Comme cette interview est destinée à l’Association des Écrivains et Artistes de Wallonie, avez-vous quelque lien avec le sud du pays (racines familiales ou autres) ? Un souvenir qui vous a marquée (spectacles…) ?

Mon lien le plus direct est le lieu de ma naissance, à la maternité Reine Astrid de Charleroi, ville où je n’ai vécu que six mois car mon père y travaillait comme ingénieur en chef à la SNCB !

Quand je me déplace en voiture en Wallonie, je ne compte plus les villes et villages sympathiques où je me suis produite en tour de chant. J’ai un gros faible pour le Namurois et l’Ardenne.

Un merveilleux souvenir a été d’être membre du Jury du Festival International du Film Francophone de Namur en 2006 et d’y remettre le prix Sabam de la meilleure musique de film. Une semaine de films à visionner du matin au soir et de convivialité internationale comme namuroise !

Si vous pouviez formuler un souhait pour l’humanité ?

Si je devais avoir un seul souhait… Que les femmes de la terre entière puissent vivre sur un pied d’égalité avec les hommes. Mais quel chemin à parcourir pour y arriver !

Un souhait pour vous ?

Un prochain enregistrement de disque de jazz avec des compositions personnelles et des reprises… Et aussi que les deux spectacles familiaux dont je parlais ci-dessus voient le jour sur scène.

Et enfin, que mes deux garçons soient toujours heureux dans leur vie et réussissent tout ce qu’ils entreprendront. C’est là mon plus grand souhait personnel.

CD

1994 : Côté jardin

1998 : Ave Maria et Messe de Popayan

2000 : Thyl Ulenspiegel

2004 : Déposer les larmes

 

 

Philippe Bailly… troubadour intemporel !

Philippe BAILLY… troubadour intemporel !

 

« J’ai connu Philippe à ses débuts au Grenier aux Chansons, chez Jane Tony. Immédiatement, j’ai décelé son talent. Ses textes, ses chansons, ses goualantes, son théâtre médiéval… de la fougue et du plaisir à partager ! « 

Alain Miniot

Bien d’autres le confirmeront ! Rencontre.

                                                                                                                     Propos recueillis par Noëlle Lans.

La musique

Votre oncle Henry Clymans, compositeur et organiste bouillonnais, a-t- il influencé votre carrière musicale ? Ou quelqu’un d’autre de la famille ?

Je n’ai pas connu mon grand-père Maurice Clymans, organiste, compositeur et chef de musique à Bouillon. À son décès en 1936, son fils Henry lui succéda aux grandes orgues et à la direction de l’Harmonie Bouillonnaise (jusqu’en 1994). Je suis fier d’être le filleul d’un tel parrain ! Plusieurs de ses pièces d’orgue ont été récemment publiées.                    

(Henry Clymans)

Comment est né votre intérêt pour la musique ?

J’ai joué du violon dès l’âge de 5 ans. J’aimais la vibration de la corde que je ressentais dans tout le corps. C’est sans doute pour cela que je n’ai pas aimé le piano auquel je fus ensuite… confronté. Finalement, mon parrain m’accompagna à Bruxelles pour choisir ma première guitare.

Le 17 juillet 1972 (vous avez 24 ans) est à marquer d’une pierre blanche. Marcel Leroy, écrivain-poète régionaliste très attaché à la Semois, vous invite à chanter pour la première fois dans la cour du château de Bouillon. Quel souvenir en gardez-vous ?

Très malade, ma mère avait tenu à monter au château pour me présenter à un de ses amis d’enfance : Marcel Leroy, devenu conservateur du château. À l’écoute de mes premières chansons qui parlaient de l’Ardenne, Marcel me demanda de participer au concert prévu la semaine suivante. Ma sœur m’accompagna au luth. Je n’imaginais pas que c’était le début d’une grande aventure. Ma mère et Marcel disparurent un an plus tard ; et c’est en pensant à eux qu’aujourd’hui, je commence encore mon récital par un extrait de Poème à la Semois de Marcel Leroy.

 

Déjà auteur, compositeur, interprète à l’époque, vous avez donc été rapidement rejoint par votre sœur Michèle, excellente musicienne elle aussi. Comment a fonctionné votre duo ?

Tout d’abord, il faut dire que je ne me considère pas comme un excellent musicien. Très jeune, j’ai d’abord été attiré par la poésie, puis par la musicalité du texte, puis par la mélodie qui pouvait enrichir le texte. Puis, comme j’avais de bonnes notions de musique… Ma sœur, excellente musicienne, elle, apporta des arrangements, une seconde voix, du rythme… C’est ainsi qu’elle m’accompagna au luth, au clavecin, au pipeau, à la cithare, au métallophone et à la harpe celtique ! Je vous laisse imaginer le « déménagement » quand nous partions en concert. Et la tête des douaniers ! Aujourd’hui, je rechante seul. C’est plus dépouillé, mais cela privilégie la poésie du message.

 

En tant que Troubadours de Bouillon, vous avez visité nombre de fermes et de châteaux de la Wallonie et du nord de la France. On pouvait aussi vous découvrir au « Grenier aux Chansons » de Bruxelles, dans les caves du château de Marie de Hongrie à Binche, ou lors de la fête moyenâgeuse de Franchimont. Ou encore celle du Quartier de Bretagne, à Bouillon. Des souvenirs particuliers de cette époque ?

Pas question en effet de se produire dans des endroits quelconques. Pas de fancy-fairs, pas de chapiteaux… Mais des lieux d’ambiance qui favorisent l’écoute. Et aussi beaucoup de complicité avec Jane Tony du Grenier. Ou avec Guy Adam, Maurice Pirotte et Roger Dewerixhas à Bouillon.

 

Le souvenir le plus marquant ?

Bouillon, monument aux morts. À la demande du bourgmestre, je rédige et lis le discours du 21 juillet (j’ai toujours le texte). Après ce moment rare, une vingtaine d’anciens chasseurs ardennais nous entraînent, ma sœur et moi, dans une clairière éloignée (La Gernelle) où avaient été fusillés des otages pendant la guerre. Et là, dans le silence impressionnant de la forêt, nous donnons Le chant des partisans. Deux voix, pas d’instrument, rien qu’un djembé pour le rythme. Tous les chasseurs ardennais pleuraient.

 

Les Troubadours de Bouillon ont connu pas mal de succès. Michèle et vous avez même été finalistes du Festival d’Obourg et deuxièmes lauréats lors du concours télévisé « Chantons français ». Comment avez-vous vécu ces expériences ?

Ce furent des expériences intéressantes, des échanges avec des professionnels, avec d’autres chanteurs. Mais encore aujourd’hui, je préfère une belle grange ou la cour d’un château à l’étroitesse d’un studio. Car il n’y a rien de mieux que la chaleur et le sourire des gens qui vous découvrent… Pour tout dire, en plein hiver, au « Grand feu » de Mogimont, après la messe, nous allions chanter de ferme en ferme, même dans les cuisines… (entre deux chansons, nous avions même assisté à la naissance d’un veau).

 

À Theux (600 Franchimontois), pour le marché médiéval traditionnel, nous allions d’un étal à l’autre, pour offrir à chaque artisan une chanson liée à son activité (80 chansons sur le weekend)…

(Theux – Le Château de Franchimont)

 

 

Les titres de vos chansons sont évocateurs : Le testament Godefroid, Au bastion de Bretagne, Le pont de Cordemoy… La Semois et la ville de Bouillon semblent vous offrir une solide source d’inspiration ! Et puis, il y avait les apéros chantés chez Robert, à la Vieille Ardenne… ou encore les repas gastronomiques à Frahan, à Sensenruth… Gastronomie, poésie, musique et convivialité ne semblent pas incompatibles !

Un soir, après avoir chanté dans un petit hôtel, nous avons été remerciés par une omelette aux cèpes… et une bonne bière (pas encore la Godefroid qui allait naître plus tard).

Le récital aux Roches Fleuries à Frahan, c’était aussi un rendez-vous annuel… Du marcassin ou du faisan pour susciter la chanson ? Pourquoi pas, si c’est une chasse raisonnée.

(Bouillon – Le pont de Cordemoy)

 

La musique peut-elle s’exprimer autrement qu’à travers un instrument de musique? Êtes-vous sensible aux sons provenant de la nature : ressac, vent, chant des oiseaux, forêt…?

J’ai vu le merle mon ami

Qui chantait son chant favori

Je l’ai suivi.

Il a remonté la rivière,

La truite rêvait solitaire

Sur l’onde claire.

M’a déposé sur la colline

Où j’ai trouvé la mandoline

Que je taquine…

Il faudra que je vous la chante un jour, celle-là… Et puis, il y a l’eau qui fait chanter la pierre…

Quel type de rapport entretenez-vous avec le silence ?

 

Comme vous le savez, depuis 15 ans, je suis « tombé » dans l’écriture de théâtre. Et plusieurs de mes pièces ont été écrites dans le silence de l’abbaye d’Orval. J’ai aussi essayé Chimay, mais je n’y ressentais pas la même chose. Quand j’étais fatigué d’écrire, j’allais écouter le chant des moines. Je crois que je pourrais être moine… pendant cinq jours.

 

Trouvère, troubadour… Avez-vous la nostalgie d’une autre époque où vous auriez peut-être préféré vivre ?

J’ai aussi des chansons qui prouvent que le trouvère doit vivre avec son temps. Par exemple Wallonie-la-Neuve écrite après la marche blanche. Ou Résistance, écrite pour l’anniversaire de la libération des camps…

Avez-vous déjà participé à des spectacles moyenâgeux ou celtiques ?

Oui, mais les spectacles de ce genre n’engendrent pas souvent l’ambiance que je recherche. S’il n’y a que de la bière et de la grosse saucisse, je ne m’y retrouve pas. Par contre, je me souviens de la Fête des 3 arts au bord de la Semois… Et de nos interventions lors du combat des chevaliers…

En dehors de la chanson française, appréciez-vous d’autres styles de musique : classique, jazz, folklore … ?

Bien entendu ! En plus de la musique romantique, j’apprécie le folklore russe, la musique irlandaise. Puis le blues et le jazz New Orleans. Et je ne suis pas insensible aux expériences contemporaines.

Quels sont les compositeurs que vous appréciez, toutes époques confondues ?

Brahms, Beethoven, Schubert, Chopin, Moussorgski, Vieuxtemps, Prokofiev, Jarre…

Et quels sont vos chanteurs ou interprètes préférés ?

Jacques Brel, Jacques Douai, Felix Leclerc, Jean Ferrat, Maxime Le Forestier, Claude-Michel Schönberg, Claude Maurane, Luciano Pavarotti…

Quand on se trouve face à un auditoire, s’agit-il de le divertir, de partager l’instant avec lui, ou éventuellement de lui enseigner quelque chose ?

Il faut d’abord engager le dialogue. Par un texte qui surprend. Avec la voix. Avec les yeux. Capter les réticents et les distraits. Puis, quand le courant passe, chansons riantes peuvent alterner avec ballades et textes moins faciles. Il faut éviter l’enseignement, mais j’ai du mal à m’empêcher de faire passer quelques idées. Après, le spectateur est adulte, il prend ce qu’il veut…

Certains publics sont-ils plus réceptifs et plus réactifs que d’autres, selon l’âge ou les endroits ? Le souvenir d’un récital traumatisant ?

Deux souvenirs.

Le premier lors d’une messe de mariage en Gaume. J’avais chanté Quand on a que l’amour. Chanter Brel à l’église, pour le curé conservateur du village, c’était un sacrilège. Il vint s’asseoir à côté de moi et me dit « Vous n’en chanterez pas une deuxième ! ». Et tout le monde se demanda, y compris les mariés, pourquoi je demeurai ensuite silencieux jusqu’à la fin de l’office.

Le second, lors du vernissage d’une exposition de peinture (d’humeur agressive). Au moment de lancer la première note de la deuxième chanson, une main stoppa mon bras : « Le peintre n’aime pas ».

Le souvenir d’un récital « idéal », euphorique, où tout fut parfait ?

Weekend du 15 août. 25 degrés. 21 heures, avant le feu d’artifice prévu à 22h30’ et… grande panne de courant à Bouillon. Que faire ? Le syndicat d’initiative construit rapidement un radeau avec quatre « pédalos ». Deux grosses batteries de camion pour l’amplification. Deux micros. Et, lentement, sur la Semois qui n’en revient pas, les troubadours traversent la ville avec leurs chansons ardennaises. Cela résonne superbement dans la vallée. Les rives sont noires de monde. Dans le ciel se découpe l’ombre attentive du château…

(Château de Bouillon illuminé en début de soirée)

Après avoir chanté pendant 25 ans, vous animez le cabaret artistique de la Ferme de Froimont (Brabant Wallon). Julos Beaucarne, par exemple, figure-t- il parmi les artistes invités ? Sinon, quelques noms ?

Julos (que je fréquentais par ailleurs dans les ateliers d’écriture) est effectivement venu plusieurs fois à la ferme. Je l’avais notamment invité pour les fêtes de Wallonie. C’est un personnage riche et attachant. Un grand philosophe. Le maître des mots. Je me souviens aussi d’un extraordinaire concert d’Yvan Rebrov.

 

 

Vous avez également été échevin de la culture à Rixensart. Quelles étaient vos priorités ?

Ma priorité n’était pas de faire venir de grandes vedettes ou de grands spectacles, mais de consacrer les moyens financiers à faire éclore les boutons de culture qui s’oubliaient au sein même des quartiers. Je me suis beaucoup appuyé sur les trois bibliothèques de la commune et sur les troupes locales de théâtre. De bons foyers qui produisent de la chaleur humaine !

 

 

 

L’écriture, le livre et « Patch-éditions »

Vous avez présidé l’association « L’écrit dure » qui avait pour objectifs l’organisation d’ateliers d’écriture et l’édition d’ouvrages sous le nom de «Patch-éditions ». Vous arrive-t-il d’animer des ateliers d’écriture ?

À Rixensart, j’ai animé des ateliers d’écriture… pour les enfants de sixième primaire ! Une expérience à renouveler ! Quand j’aurai un peu plus de temps, je me lancerai dans d’autres aventures. Comme le cours de français donné à Carson City (Nevada)… autour de la chanson À la claire fontaine.

Après l’édition d’une vingtaine d’ouvrages (poésie, nouvelles, théâtre), j’ai un peu mis « Patch-éditions » entre parenthèses, mais le réveil s’annonce… L’objectif de « Patch-éditions » est de réaliser, avec le concours d’une graphiste professionnelle, une petite série d’exemplaires de grande qualité, dans des domaines peu suivis par les maisons classiques d’édition, comme la poésie ou le théâtre. La réédition de Mots et sang des femmes d’Ariane François-Demeester avait notamment été saluée lors de la dernière Foire du Livre à laquelle la poétesse avait pu assister.

Vous-même poète et écrivain (surtout dramaturge), avez-vous déjà été tenté par l’écriture d’un roman ?

Tenté oui. Les idées ne manquent d’ailleurs pas. Mais jusqu’ici, j’ai toujours reculé devant la charge de travail que cela représentait. J’ai toujours l’idée d’adapter (ou de faire adapter) ma pièce de théâtre Le livre d’albâtre pour en faire un roman ou une BD. Mais il faudrait que je me fasse introduire dans le monde de la BD.

Le « texte idéal » a-t-il déjà été écrit ?  Si oui, par qui ?

Le texte idéal n’existe pas. Mais il y a nombre d’excellents textes illustrant différents types d’écriture. Et en cette matière, il est difficile de  ne pas être subjectif… J’ai dernièrement relu les romans de notre romancier wallon Jules Boulard. Voilà un style qui me plaît, un schiste qui colle à ma peau d’Ardennais… Quand je disais que je serais subjectif…

Durant de nombreuses années, vous avez été président de la « Maison Littéraire du Roman Païs ». Quelques temps forts ?

Des lectures, des rencontres, des spectacles, des éditions… Je me souviens y avoir présenté notre président Joseph Bodson, le dramaturge Éric Durnez, l’éditeur Émile Lansman, le nouvelliste Michel Lambert, le violoncelliste Luc Dewez, le pianiste de jazz Charles Loos…

Vous êtes très impliqué dans tout ce qui touche au livre et à la lecture publique. Pourriez-vous concevoir la disparition du « livre objet » au profit du « livre virtuel » ?

J’ai appris à lire avec mes yeux… quelque chose d’agréable au toucher. Avec du grain et de l’odeur dans du papier. Un objet réel dont le dos colore ma bibliothèque et se rappelle au bon souvenir. J’écris sur mon clavier, mais j’édite et je lis sur papier. C’est dépassé ? Je n’ai pas de problème à ce que des suivants me dépassent, mais je prédis le grand retour du livre papier comme objet de plaisir ou ami de collection. Regardez ce qui se passe avec les disques vinyles !

L’écriture théâtrale

Depuis 2001, vous vous consacrez à l’écriture théâtrale. Une douzaine de pièces à ce jour, dont certaines ont été jouées et/ou primées. Quel a été votre déclic pour aborder ce genre littéraire ?

Je me suis rendu à un weekend d’écriture à La Louvière. Un bon weekend de poésie pour me « lâcher ». Surprise à l’arrivée : c’était un weekend de théâtre ! D’abord des monologues, puis des dialogues. Je me suis découvert très à l’aise. Un vrai déclic.

Quels sont les dramaturges que vous appréciez – toutes époques confondues ?

Sophocle, Racine, Molière, Shaw, Tchékhov, Maeterlinck, Brecht, Louvet, Piemme…

Dans Asval-en-terre, une fresque intemporelle qui met en scène une civilisation luttant pour sa survie, il y a cette phrase assez étonnante : «Les hommes gesticulent et les femmes bavardent, la race des chênes est supérieure. » Un clin d’œil personnel ? 

Dans la bouche du druide, c’est une affirmation que Julos n’aurait pas désavouée. Face à l’agitation des hyperactifs et des parleurs, il y a la sérénité, la majesté du chêne et la marche tranquille de la nature…

Dommage qu’Asval-en-terre n’ait jamais été montée ! Pour les curieux, je dispose encore d’une vingtaine d’exemplaires. Je ne vais tout de même pas les brûler !

La plupart des thèmes abordés – parodies contemporaines, drames sociaux, souvent liés à l’actualité (disparition des papeteries de Genval, réchauffement climatique…), ou historiques – ne sont jamais traités à la légère. Une pièce doit-elle contenir un message ou susciter une réflexion ?

Mes textes sont souvent le fruit d’un projet avec une troupe ou une commune, visant à mettre en valeur un fait historique, un quartier, un folklore, une problématique. C’est dans ce « décor » que j’inscris ensuite une histoire et fais réagir librement des êtres de chair. Il faut éviter de tomber dans le sermon ou dans la recommandation. Mais deux personnages peuvent confronter leurs idées et susciter la réflexion.

Le spectacle théâtral Le Dérangile, basé sur l’évangile de Jean, a rassemblé un grand nombre de participants et suscité l’enthousiasme de la presse : Une Comédie Musicale exceptionnelle, dérangeante, interpellante ! Quarante jeunes sur les planches pour faire vivre une histoire vieille comme le monde, mais plus moderne que jamais !  (La Libre Belgique 24/02/2006). Cette expérience fut certainement jubilatoire…

 

(Le groupe  » Les Jean d’ici », qui a créé le Dérangile)

Au départ, je devais adapter l’évangile de Jean pour un groupe de jeunes bruxellois. Mais les rencontres, collaborations et répétitions accouchèrent d’une comédie musicale de 150 minutes, avec 38 participants et un enthousiasme qui me dépassa complètement. Neuf mille spectateurs…

Les livres, CD et DVD sont épuisés, mais pas les amitiés profondes. La reprise l’an dernier de ce spectacle par un groupe de jeunes parisiens fut à la fois une surprise et un immense plaisir. Ils ont même joué à Cracovie.

Pour votre pièce La Papeterie (drame social inspiré par le site des anciennes papeteries de Genval), Ariane François-Demeester utilise des mots percutants pour qualifier votre manière d’écrire : Le style est direct. Il frappe, il attaque, il fonce, il critique… il touche, il émeut, il s’apitoie…. Le style « Frères Dardenne » ?

J’ignore si ma façon d’écrire a été influencée par les dialogues des célèbres frères. Que je salue ! Mais il est vrai que je pratique souvent la réplique courte. Sans m’interdire une réplique plus longue lorsqu’elle est nécessaire. Ce qui, accessoirement, permet de faire souffler les comédiens… et les spectateurs. J’aime aussi glisser une scène constituée d’un monologue. Sans doute l’héritage du troubadour solitaire qui veut s’épandre ou crier sa peine… Dans un scénario, il faut bien positionner les moments de crise et les passages plus calmes. Comme dans un roman, un film ou une BD, il y a des rythmes à respecter.

 

L’aspect pittoresque, traditionnel, local de certains coins de Wallonie n’est  pas oublié dans votre production théâtrale. Il y a ainsi la pièce L’Héritage du p’tit Patchi, inspiré par la marionnette « Le p’tit Patchi » de Paul Méganck, un conte typiquement brabançon, et Le VîPaurin, contant l’origine de la tarte du même nom, une spécialité gastronomique de la commune de Rixensart. Le côté chaleureux, simple, convivial, déjà évoqué pour le « troubadour » est décidément indissociable de votre personnalité!

Celui qui travaille, souffre, mange, vit des moments heureux ou difficiles, celui qui parle avec son voisin, croise un étranger ou prend le temps d’écouter les vieux se raconter… celui-là peut écrire. Qu’il écrive en français, en wallon ou en javanais, cela a peu d’importance.

Pas moins de 70 comédiens et figurants, avec tambours, armes et chevaux, ont participé à plusieurs reprises à votre spectacle Ils marchent pour Saint Feuillen (marche septennale reconnue comme patrimoine mondial de l’Humanité, à Fosses-la-Ville), avec une mise en scène de Bruno Mathelart (qui dirige la troupe du Rocher Bayard à Dinant).  Comment avez-vous vécu cette expérience « sur le terrain » ?

Travailler avec Bruno Mathelart, c’est extraordinaire. Il visite un lieu, il visite un texte. Puis il sort de sa poche une mise en scène fabuleuse, féérique. Qui met en valeur un site (en l’occurrence, le château Wilson à Fosses-la-Ville). Le salaire d’un auteur, c’est la mise en scène qu’il découvre lors de la première. Pour préserver ce bonheur, je n’assiste généralement pas aux répétitions. Si Bruno me téléphone demain, je retravaille avec lui.

 

 

Drame historique sur les guerres de religion, Le livre d’albâtre a été créé en octobre 2012 dans la collégiale Sainte-Waudru à Mons en costumes d’époque. Des photos témoignent de l’ampleur et de la beauté de l’événement. Vous ne pensiez peut-être pas, en rédigeant votre livre, qu’il connaîtrait une telle consécration ?

Exact. C’est d’abord le lieu exceptionnel qui a guidé l’écriture, avec l’esprit des chanoinesses et les sculptures de Jacques Dubroeucq. Ensuite, la superbe mise en scène de Barbara Dulière, les costumes de la Procession du Car d’Or, la noblesse des hallebardiers, le professionnalisme de l’équipe de Geneviève Chevalier, et les comédiens montois ont fait le reste. Le soir de la première, je n’ai pas pu retenir mes larmes. Chaque fois que je passe devant la collégiale, je prie pour qu’un jour Le G théâtre remonte ce spectacle.

Des projets ?

Je viens de terminer deux nouvelles pièces.

La cense des Hauts-Prés qui narre comment une ferme condruzienne traversa la Grande Guerre. Le texte a été lu en public. Le spectacle sera monté en 2018, cent ans après l’Armistice. Probablement dans l’abbaye des Grands Prés à Faulx-les-Tombes.

La salle commune est une tragi comédie qui stigmatise les vieilles cliniques d’antan. Il y a longtemps que je voulais aborder ce thème. La pièce devrait être traduite en wallon namurwè. Pas encore de projet de mise en scène.

Et aujourd’hui, je suis à la recherche d’un nouveau « challenge »…c’est-à-dire d’une ville ou une troupe qui cherche quelque chose à mettre en valeur, une idée à défendre…

 

Pièces écrites

 

  1. Asval-en-terre
  2. Facilitas
  3. Le Dérangile
  4. Les rats du fleuve
  5. Farmalitas
  6. L’héritage du p’tit Patchi
  7. La Papeterie
  8. Le VîPaurin
  9. Ils marchent pour Saint Feuillen
  10. Le livre d’albâtre
  11. La cense des Hauts Prés
  12. Neandertal
  13. La salle commune

Wallon… très très wallon !

Une de vos chansons, « Le Pont de Cordemoy » se termine par ces vers :

 « En Ardenne, les filles

On ne peut les dompter »

L’Ardenne… un pays à part ?

L’Ardennais descend de l’Ardennien.

Pour le comprendre, il faut pénétrer le plateau boisé où il cohabite avec le cerf, le chevreuil, le sanglier, le renard, le lièvre… puis descendre à la rivière.

Pour approcher son tempérament, il faut relire l’histoire des Celtes. Retrouver la sagesse des druides. Et fouiller les grottes de Ceux d’Avant.

(voir le monologue Neandertal, photo ci-contre).

Jules César pourrait aussi vous éclairer, lui qui a souvent préféré contourner la Silva Arduenna…

Né à Jemappes, de père binchois, votre mère est native de Bouillon. Vous avez vécu 37 ans à Rixensart et, à présent, vous séjournez à Gesves en Condroz namurois. Reste la Province de Liège !  Philippe Bailly, un wallon hors du commun ?

A fond wallon. Plutôt commun qu’hors du commun.

Les pieds bien calés sur les rochers qui suivent la Meuse et ses rivières.

Curieux de dénouer les fils qui relient traditions, glaise et forêts de chênes.

Afin d’imaginer comment s’est tissée notre Culture wallonne.

 

 

Bruno Coppens, la maîtrise des mots ébouriffés

 

Né à Tournai, et habitant la ville des cinq clochers, Bruno Coppens, le comédien, l’humoriste, l’animateur infatigable que l’on sait, est passé maître dans l’art de dire et de conter la vie en se jouant des mots que tous nous connaissons, mais qui, grâce à lui, se jouent de nous !

 

 

 

(photo : M.Dabée)

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Propos recueillis par Noëlle Lans

 

Comment devient-on « jongleur de mots » ? Votre univers familial y a-t-il contribué ?

On jouait tous avec les mots (on était huit enfants) aux repas du dimanche, ça m’est resté ! Et j’adorais Devos à l’adolescence.

 

Où trouvez-vous votre inspiration qui semble inépuisable ?

L’actualité est abondante. En surfant quinze minutes, vous trouvez matière pour dix billets !

Testez-vous vos jeux de mots et vos spectacles auprès de proches (famille, amis) avant de les livrer au public ?

 

Je le faisais avant mais plus maintenant. Je teste directement… sur scène ou dans les chroniques !

 

 

Quelle technique utilisez-vous pour écrire vos textes ? Bouts de papier ? Magnéto ? Ordi ?

Je note et dans ma tête j’enregistre et puis ça trotte. Deux heures plus tard, je reprends, et le lendemain, et ainsi de suite…

 

Vous arrive-t-il de vous lever la nuit pour noter fébrilement un bon mot ou une idée qui vient de vous traverser l’esprit ?

Oui, souvent ! Ou alors j’arrive à retenir sans noter !

(photos : N. Lans)

 

Laissez-vous parfois « dormir » vos textes pour les peaufiner ensuite ?

Pour les spectacles oui, pas pour les chroniques. Pas le temps !

 

Travaillez-vous à plusieurs projets en même temps ?

Oui, livre, spectacle et chroniques et production d’Un Samedi d’enfer qui prend beaucoup de temps.

 

Vous créez presque « à jet continu »… billets d’humeur pour la presse, passages ponctuels à la radio, sur scène… sorties de livres, élaboration d’un dictionnaire… Vous devez être fameusement organisé !

Je tente de l’être ! Et j’ai des heures, des jours de remises de chroniques ou des dates de spectacles qui me servent de calendrier !

 

Vous considérez-vous comme le fils spirituel d’un humoriste particulier ?

Davantage héritier de Sol, le Québécois, que de Devos, le Français, même s’il m’a influencé beaucoup.

 

(photo : Anita De Meyer)

 

Êtes-vous sensible à toutes les formes de l’humour, anglais, juif, humour noir?

Oui, je suis bon public et surtout j’écoute en professionnel pour voir comment l’humour est décrit, le début, la chute…                          

Appréciez-vous certaines femmes humoristes ?

Oui, Forresti, Valérie Lemercier !

 

Pourriez-vous envisager un duo avec l’une d’entre elles ?

Ah ?!? Pourquoi pas ! Faut voir, côté écriture, comment combiner mon style à un autre …

 

L’humour connaît-il des frontières ou pourrait-il, au contraire, être considéré comme un langage universel ? Un clin d’œil entre les humains ?

C’est le propre de l’homme et c’est comme ça qu’on sait qu’on est vivants, en riant ensemble !

                     (photos : Mireille Dabée)

Quelques spectacles de Bruno Coppens : La vie est un destin animéTrac! – Ma Terre happy ! – Ma déclaration d’humour – Mes singeries vocales.

Bruno Coppens se produit régulièrement un peu partout à travers la Belgique, mais aussi en France, en Suisse, à Montréal …

Il est l’auteur d’un Ludictionnaire en deux volumes (Racine).

Parmi les émissions radio : le « Café serré » du lundi … et « Un samedi d’enfer » le samedi (RTBF)

Il a récolté de nombreux prix, entre autres :

1982 – Prix de la presse et public au festival international du rire de Rochefort

1987 – 1er prix au festival d’humour du Mans

1987 – 1er prix au festival international du café-théâtre d’Evry

1987 – Prix spécial du jury au Festival du rire de Rochefort

1995 – Prix du Sourire, Montreux – Suisse

1997 – Prix Claude de Groulart – SABAM Théâtre francophone

2005 – Médaillé « Chevalier de l’Ordre de la Couronne »

2006 – Nommé au prix « Kiosque » du meilleur seul en scène