Camille Gaspard, auteur wallon. Vie et œuvre d’un chansonnier ardennais au XXe siècle. Textes et mélodies présentés, commentés et il

lustrés par Jean-Philippe Legrand. Mémoires ardennaises, Stavelot. www.memoires-ardennaises.be Sous Wérimont, 22, 4970 Stavelot.

Une biographie qui est plus qu’une biographie: une œuvre de piété filiale, puisque Jean-Philippe Legrand est le petit-fils de Camille Gaspard. Mais piété filiale, en ce cas, ne signifie nullement indulgence excessive. Rien ne nous est caché, ni dans la vie ni dans l’œuvre, où l’auteur sait faire la part des choses. Une œuvre très complète et extrêmement fouillée. Elle est précédée d’un exposé très clair sur la langue de ces chansons, celle de Wanne et sa région. Exposé on ne peut plus utile, et sans lequel on risquerait fort de s’embrouiller. En effet, les chansons de Camille Gaspard s’adressaient dans un premier temps aux habitants de Wanne et des villages voisins. Peu à peu, le succès venant, Camille Gaspard écrivit aussi pour un public plus large, notamment liégeois, et, bien sûr, écrivit alors en liégeois. Il y fut encouragé et en quelque sorte « parrainé » par Joseph Duysenx, et lui en fut très reconnaissant. De plus, le genre même de la chanson comporte certaines conventions, notamment au niveau des élisions, qui ne concordent pas toujours avec l’orthographe généralement admise. Enfin, les différences locales, entre Stavelot, Malmedy, Wanne et Vielsalm sont relativement importantes. Ici aussi, les éclaircissements de l’auteur sont très précieux, sans que nous entrions dans davantage de détails.

Une vie bien remplie, mais aussi au sein d’une époque qui ne fut pas toujours très facile. Une petite ferme, d’une vingtaine d’hectares, qui n’allait pas suffire à nourrir toute la famille, si bien que Camille Gaspard dut se trouver des métiers complémentaires, en tant que représentant en grains, puis en assurances; ce qui allait élargir le cercle de ses activités. Il faut dire aussi que lors de l’offensive Von Rundstedt, la maison familiale avait été fortement endommagée. On ne s’étonnera donc pas si l’un des thèmes les plus fréquents sans ses chansons est celui de la paix, pas seulement pour sa petite région, mais pour le monde entier, dans une vision fortement ancrée dans un catholicisme militant. Autres thèmes prégnants: célébration du monde paysan, opposé au monde citadin, et désolation d’assister à son déclin; amour des petites gens, souvent mis en opposition avec les riches, les puissants, les beaux parleurs. Il y a là un éloge de la pauvreté, de la simplicité qui n’est pas de pure théorie. Attachement très fort, bien entendu, à son village et à sa région: à la fin de sa vie, Camille Gaspard sera souvent requis pour parler en wallon, lors de fêtes folkloriques, de messes anniversaires – on notera de nombreux portraits de prêtres, de chanteurs, de figures marquantes de la région, que ce soit à Wanne même, à Trois-Ponts, à Stavelot. Il y a là des connivences fortement marquées. Les auteurs des musiques sont soit d’origine locale ou régionale, comme Joseph Duysenx, soir des auteurs de chansons à succès de l’époque.

Etant donné ce qui précède, le livre constitue également un tableau très vivant de la société rurale en Ardenne à l’époque de la guerre de 1940 et de l’après-guerre, des golden sixites, qui allaient nous apporter la télévision et médias adjacents, et en même temps l’affaiblissement des loisirs actifs, notamment le théâtre en wallon – Camille Gaspard allait écrire nombre de pièces en wallon pour la troupe de Wanne, où il était lui-même acteur, et bon nombre de ses chansons comportent un hommage vibrant à notre langue, en même temps que la tristesse d’assister à son déclin. Il reste cependant très attentif à tous les signes d’un renouveau possible. En fin d’ouvrage, on a recueilli notamment les traductions qu’il a réalisées, du français au wallon, et un lexique des termes qu’il a notés, parce qu’ils se retrouvent dans le parler local uniquement. On notera aussi nombre de paskèyes qui sont autant de portraits de personnages notables.

Les notations musicales accompagnent la plus grande part des textes, et les illustrations sont très nombreuses et significatives.

Mais l’essentiel du livre, me semble-t-il, c’est ce qui n’est pas dit expressément, mais qui ressort fortement, de la biographie proprement dite, et des textes qui sont ici repris: le portrait d’un homme qui réunit en lui toutes les vertus de ce monde paysan à son crépuscule: l’attachement sans faille à sa femme et à ses enfants; la solidarité évidente envers ses concitoyens, les Ardennais, les Wallons en général, et même, dirons-nous, le service des autres, quels qu’ils soient – respect et commisération qui sont liés à sa religion, mais aussi à son milieu. Ses convictions politiques sont claires. Bien sûr, il est sans pitié pour les faux-semblants, les simulateurs, les menteurs, les tricheurs. Mais c’est le plus souvent par l’humour – le genre oblige, mais aussi son caractère, il n’y a qu’à voir son sourire. Bref, une belle figure de paysan ardennais, avec son courage, sa fierté, sa ténacité, son humanité. Un monde harmonieux, où il faisait, où il fait encore bon vivre. Oui, décidément, c’est une oeuvre de piété filiale qu’a là réalisée Jean-Philippe Legrand, avec une belle objectivité.

Joseph Bodson

 

 

Jean-Pierre Dumont, Tot toûrnant lès pådjes, Novèles èt coûtès istwéres, Musée de la Parole en Ardenne, rue du Chant d’Oiseaux, 3, 6900 Marche-en-Famenne.

Que du bonheur, pour le critique comme pour l’écrivain, du moins je le suppose. Pourtant, je n’aime pas tellement la formule de textes longs + textes courts, parce qu’il y a souvent une trop grande différence de ton entre les deux. Mais ici, cela passe aisément.

L’auteur a de nombreux atouts dans son jeu. J’avais déjà signalé les qualités de son livre précédent, paru il y a quelques temps déjà, Contes di m’ payis èt d’ co pus lon. Ces qualités se retrouvent ici, avec une plus grande maturité: un style simple, sans prétention, mais nerveux à souhait, sans rien en lui qui pèse ou qui pose. Pas un mot de trop, le récit se déroule  à son rythme, ralentissant quand il le faut, se hâtant quand c’est nécessaire. Pas d’écarts inutiles. Certaines de ces nouvelles sont presque de courts romans, emplissant l’espace de toute une vie.

Les descriptions de caractères, essentielles pour de tels récits, sont très soignées, et sans complaisance, sans forcer le trait. A l’image de la vie elle-même, qui n’est jamais ni toute blanche, ni toute noire. Cela vous paraîtra peut-être exagéré, mais je trouve essentielle, pour la réussite d’un livre, la qualité de la relation entre l’auteur et ses personnages, tout comme s’il s’agissait d’êtres réellement vivants. Qualité qui est d’abord du respect, et ensuite de l’amour. N’est-ce pas Stendhal qui disait: Si j’étais Dieu, j’aurais pitié du cœur des hommes? Jean-Pierre Dumont témoigne d’une réelle pénétration dans la compréhension des petites gens, alors qu’il sait se montrer sévère, et même cinglant, lorsqu’il dénonce le vide, la fatuité de certains grands personnages. Il sait faire montre d’humour, et l’humour est une forme de la tendresse. En fin de compte, de plus, ses récits forment un excellent portrait de la société wallonne dans les années d’après-guerre, et jusqu’à notre époque. Regrets? Désenchantement? Il est certain, en tout cas, que certaines de ses critiques, qui paraîtront rétrogrades à certains, sont on ne peut plus justes. Constat sévère mais juste d’une défaillance de la civilisation, d’un manque, d’un vide: tandis que nous devenions plus riches, avec une vie plus facile, nous avons laissé aux haies du chemin les plus belles parts de notre vieil habit paysan. Nous avons lâché la proie pour l’ombre…

Encore une fois dirons-nous en conclusion, ces nouvelles/romans sont écrits dans un wallon très serré, très ajusté, et l’intrigue en est solidement construite, sans aucune faille. Une belle réussite. Et les hommes jugés au tribunal des bêtes, c’est drôlement juste.

Sans compter, transparaissant partout, la fierté d’être Wallon, et Wallon du Condroz.

 

Joseph Bodson

 

Nadine Fabry, Lucy èt l’ Neûre Rotche (Lucy et la Roche Noire), Musée de la Parole en Ardenne, rue du Chant d’Oiseaux, 3, 6900 Marche-en-Famenne; www.museedelaparole.be), traduction en wallon par Joël Thiry. Illustrations de Nadine Fabry.

 

Un véritable petit chef d’oeuvre. Il n’est pas tout à fait évident d’écrire, pour les enfants, un livre d’ initiation à la peinture qui soit également un récit agréable à lire, sans rien de trop didactique ni de trop rebutant. Il faut dire que l’auteure a fondé en 1992 le Centre d’expression et de créativité (CEC) Atelier Graffiti à Liège, où elle a animé de nombreux ateliers durant 25 ans. Elle est la petite-fille du peintre Lucy Fabry et est une fervente animatrice du peintre Richard Heintz. Voici d’ailleurs ce qu’elle dit de lui dans le texte qui clôture le livre:

Documentée sur la vie et l’œuvre de Richard Heintz, je suis très intéressée par sa manière de peindre, brute, sensible et exprimant à merveille le caractère d’une région  et d’un sujet; j’ai eu envie de le mettre en scène pour le jeune public, et me suis lancée dans des illustration un peu « à la manière de » l’artiste (mais en toute humilité).

C’est une réussite pleine et entière, les illustrations nous ramènent constamment à la palette, à l’atmosphère des tableaux de Richard Heintz; de plus, l’auteure possède ces deux qualités rares, l’humilité et la « fraîcheur d’esprit », cette faculté rare de voir choses et gens d’un regard lavé et comme neuf, qualités qui permettent seules d’être de plain-pied avec les enfants qui, eux, en disposent naturellement.

C’est ainsi que la page 4 est comme un écho de la scène, chez Platon, où Socrate interroge un jeune enfant tirant, comme d’un puits où elles étaient cachées, des connaissances dont l’enfant disposait sans le savoir. C’est le sens exact du verbe « découvrir », et dans ce petit livre, on va de découverte en découverte.

L’auteur sait se plier au langage enfantin tout comme au langage d’un spécialiste, un peintre en l’occurrence: c’est là un véritable tour de force. Le vocabulaire est simple, direct, concret: un modèle du genre. Ainsi, la comparaison entre la couleur et la confiture, et, p.10 les gestes du peintre. Le récit, loin d’être statique, est très vivant, et réserve sans cesse des surprises.

A recommander très vivement.

Joseph Bodson

 

 

 

 

 

 

 

George Fay, Lès plédeûs, El Bourdon, Charleroi, 2017. Boulevard Roullier,1, 6000 Charleroi.

Il s’agit, on l’aura deviné, d’une adaptation en wallon des Plaideurs de Racine. De plus, adaptation en vers, ce qui ne gâte rien, bien au contraire, mais qui a dû compliquer grandement les choses pour le traducteur. Difficile d’en juger, bien sûr, aussi pour le critique: le théâtre est fait pour être joué, et non pour la lecture silencieuse.

Tout ce que l’on peut dire, c’est que le texte de George Fay est fidèle à l’original. Un bel exercice de style, car le ton même, ainsi que les données culturelles de chacune des deux époques sont forcément très différents. Une sorte de grand écart, dont George Fay se tire à son avantage: le naturel qui est celui de Racine – on est loin ici de Phèdre ou d’Athalie – a été transposé sans trop de peine dans le Charleroi de notre époque. En wallon comme en français, les gestes sont naturellement appelés par le texte, le lecteur les voit véritablement, les anticipe.

Qu’on en juge plutôt sur pièces, par le passage qui a donné place à la citation célèbre:

L’INTIMÉ

D’vant qui l’ monde èn’ coumince…

DANDIN (baîllant)

Avocat, passons râde ô dèlûje.

L’INTIMÈ

Donc, divant/Èl crèyâcion du monde èyèt l’ sint trambleumant,/No planète, l’univers, èt l’ nature toute ètire/’Stît  machis dins ‘ne  bèrdoûye qu’on n’âreût seû vîre pîre./ Èl feu, l’ér, èyèt l’ têre, èt co l’eûwe, tout çoula/Ni fèyeut qu’in  bruwèt, in machô, in moncha,/Ène soupe èyu ç’ qu’in tchat ni r’trouveut nén sès djon.nes/Ène djoute ou co bén ‘ne pape n’èrchènant a pèrsone;/On l’a scrît: « Masse informe et chaos qui mêlait/Tous ensemble le bien, le mal, le laid. » / (Dandin, endormi, tombe de son siège)

Ici, la difficulté – le ton, le vocabulaire de la Bible et des premiers philosophes grecs – est gardée intégralement, plutôt que d’avoir recours à cent tours et détours pour extraire du wallon un embrouillamini de phrases qui ne lui ressemblent guère. Mieux valait, effectivement, en faire l’objet d’une citation ancienne, avec le clin d’œil d’ On l’a scrît.

Il est amusant de lire dans l’introduction la justification de Racine, suite à cette adaptation qu’il avait lui-même faite du grec d’Aristophane: Je ne me rendis pas à la première proposition qu’ils m’en firent. Je leur dis que quelque esprit que je trouvasse dans cet auteur, mon inclination ne me porterait pas à le prendre pour modèle si j’avais à faire une comédie, et que j’aimerais beaucoup mieux imiter la régularité de Ménandre et de Térence, que la liberté de Plaute et d’Aristophane. On me répondit que ce n’était pas une comédie qu’on me demandait, et qu’on voulait seulement voir si les bons mots d’Aristophane auraient quelque grâce dans notre langue. Rien de nouveau sous le soleil, nos auteurs wallons sont tout aussi frileux devant les adaptations de pièces apparemment étrangères à leur culture; et, quand une réussite se profile, elle n’est pas suffisamment soutenue.

Le texte de la pièce est précédé d’une introduction assez fournie sur le caractère et la carrière de George Fay, qui avait aussi adapté le Médecin malgré lui de Molière, et qui fut président de l’Alwac.

Joseph Bodson

 

 

 

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Emile Gilliard, Dèviè l’an carante, Sovenances rassërcîyes, SLLW, Littérature dialectale d’aujourd’hui, Université de Liège, place du XX Août, 7, 4000 Liège.


Emile Gilliard tel qu’en lui-même…au travers du village de Rogimont, c’est toujours Moustier-sur-Sambre auquel il reste fidèle, et au travers duquel il nous livre le ressenti des habitants de la région, d’un bout à l’autre de la guerre de 1940. Bien sûr, les récits de la première partie du livre, les tableaux de la déroute des Alliés, ce long martyrologe des civils, femmes, vieillards, enfants, semés au long des routes, en proie aux attaques des Stukas, pour des gens de notre âge, ce n’est pas bien neuf, mais les jeunes d’aujourd’hui se représentent bien mal ce que peut être un tel calvaire. Emile Gilliard sait le faire revivre avec la précision dans la vision, l’acuité du souvenir, dont il est un rare exemple.

Sovenances rassërcies, nous dit le sous-titre de son livre, et c’est bien à un véritable travail de tisserand qu’il s’est livré, avec fils de chaîne et fils de trame. On y trouvera aussi bien les échos de la grande histoire, que le ressenti en profondeur de nos populations devant tous ces évènements, dont le déroulement rapide, la violence, la cruauté, la bêtise parfois (que l’on songe au traitement réservé aux femmes qui ont eu des relations avec les Allemands), avaient de quoi laisser la population désemparée. Rien n’est laissé dans l’ombre, ni les affres de l’évacuation, ni le rationnement alimentaire avec son corollaire, le marché noir, ni les Juifs que l’on cachait dans les couvents et les collèges, ni ces gens que la tourmente avait entraîné loin de leur pays, de leurs racines.

Une partie du livre se déroule à Rogimont/Moustier, une autre dans un village en bord de Meuse où l’auteur a également séjourné. Le livre se termine en une sorte d’apothéose par ce récit d’un malheur particulier, celui de ce jeune homme parti rechercher ses effets à Bruxelles, et qui sera victime de la chute d’un V1, entre Fleurus et Tamines. Ici, les notations concrètes abondent, avec une précision quasi hallucinée, plongeant le lecteur en plein cœur du drame.

Les récits ne forment pas une suite dans le temps, l’auteur nous transporte de quarante à quarante-quatre en un contraste saisissant, puisqu’à la fin de la guerre, ce sont les vainqueurs de 1940 qui s’enfuiront sans demander leur reste…

Le style d’Emile Gilliard n’a rien de hâtif, de pressé, c’est plutôt une sorte de lenteur attentive au rythme de la phrase, au choix du mot juste, avec de temps à autre une envolée qui nous transporte en pleine poésie, une sorte de moment de grâce au milieu des atrocités. Une sorte de communion avec la nature, avec les gens . Ainsi à la page 54:

I-gn-avéve one sakî dins l’ coridôr.

On-ome k’avéve douvièt l’ piyanô èt lèyî couru sès dwèts su lès notes.

I djouwéve one sôte di muzike, télemint mouwante ki l’ Jo avève dimèré la, tot pèk, po l’ choûter.

C’èstéve on-êr cauzu stréndant  ki n’ pléve vinu k’ d’one disbautchance jamês parèye èt do fén fond dès tins, lî chonéve-t-i. One muzike d’ôte pau.

Emile Gilliard sait aussi bien moduler les accents de la tendresse que ceux de la colère, avec un vocabulaire d’une remarquable richesse. C’est un remarquable stymiste, Il sait ménager le suspense, éveiller l’intérêt, et l’attention du lecteur ne se relâche pas d’un bout à l’autre du livre.

Joseph Bodson

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Hommage à Joseph Duysenx (1878-1965), Le roi de la chanson wallonne. Mémoire wallonne, n°19. SLLW, Place du XX Août, 7, 4000 Liège.

Bien sûr, il existe des familles d’écrivains, des familles de peintres…mais les familles de musiciens, elles, comportent un +: c’est qu’elles jouent ensemble, et qu’elles se jouent parfois de bien vilains tours. Je vous les laisse découvrir. Un second caractère fortement marqué dans le cas des Duysenx (le nom s’orthographiera Duysinx par la suite): l’amour de Liège, leur petite patrie, lié à l’amour du wallon Et cela entraîna un choix qui n’était pas évident, pour Joseph Duysenx; écrire pour un public malgré tout restreint, et qui ira en s’amenuisant, au fil des ans, dans le domaine de l’opéra et de l’opérette, une vraie peau de chagrin.

Ces études sont particulièrement riches et fouillées. Patrick Delcour évoque précisément l’activité de Joseph Duysenx dans le domaine de l’opéra et de l’opérette. Baptiste Frankinet, dans Les cabarets wallons à Liège, retrace, de façon vivante autant qu’érudite, ce qui fut un élément important de la vie du musicien, mais aussi de la vie liégeoise tout court. Marc Duysinx se penche sur le contenu de ces chansons, dans Chansons de circonstance et Couplets d’actualité, étudiant les différents thèmes, leur fréquence, et aussi, bien sûr, la façon dont ils furent traités. Enfin, Michel Duysinx va plutôt vers l’intime, avec Nosse grand-père, Djôzèf Duysenx.

Bref, une œuvre pie, un bel exemple de fidélité et de solidarité. Oserons-nous dire que Rien n’est jamais perdu? Les temps s’imbriquent les uns dans les autres, plus solidaires qu’il n’y paraît, mais ce n’est pas nous qui décidons de ce qui restera et de ce qui s’oubliera. Simplement, – et c’est déjà beaucoup – ces choses, telles qu’évoquées dans cette plaquette de Mémoire wallonne, elles sont là, toujours bien vivantes, et à notre portée. (Journée de décentralisation de la SLLW, 17.10.2015, à Blegny)

Joseph Bodson

 

La Grande Guerre (1914-1918), Mémoire wallonne n°18, SLLW, 7, place du XX Août, 4000 Liège.

Décidément, la Grande Guerre aura suscité, du côté des langues régionales, une floraison abondante de parutions pour son centième anniversaire. La présente publication, à l’occasion de la journée de décentralisation, est particulièrement riche et variée. Jugez-en plutôt: Renée Boulengier-Sedyn évoque la mémoire, combien douloureuse, d’Henri Bragard, et d’autres, Prussiens malgré eux. Rappelons qu’Henri Bragard devait mourir dans un camp de concentration pendant la seconde guerre mondiale. Joseph Dewez rappelle, quant à lui, le remarquable travail réalisé par les Rèlîs Namurwès, les Kriegscayès. Marc Duysinx se devait, bien sûr, d’évoquer la Grande Guerre en chansons. L’Alwac, de son côté, a publié des extraits des Mémoires wallons de Félicien Barry. Vient ensuite une anthologie de textes venus des quatre coins de Wallonie et réunie par Bernard Louis. Relevons-y notamment des textes d’Henri Tournelle, Arille Carlier, Joseph Scherens, Joseph Durbuy, Joseph Calozet, Joseph Mignolet, Fernand Bonneau. Une belle réussite. (Journée de décentralisation 2014 à Dinant)

Jean-Jacques De Gheyndt, Schieven Architek!, essai – Les langues endogènes à Bruxelles. Associations bernardiennes. jjdgh01@gmail.com. Illustrations de Manuel Izquierdo-Brown.

Il n’est pas très courant de voir un docteur ès sciences se pencher sur les textes des auteurs dialectaux, s’intéresser à leur langue, et en faire un livre. C’est pourtant ce que Jean-Jacques De Gheyndt nous propose ici. Il nous en donne l’explication tout naturellement, sans en faire tout un fromage, ni s’en faire une grosse tête: victime d’un burn-out (c’est une variété de légume de plus en plus florissante dans notre vie sociale et professionnelle), il a trouvé comme meilleure remède d’occuper son esprit à autre chose: l’étude des dialectes bruxellois.

Il s’en explique dans sa préface; il a même écrit un long poème en dialecte pour s’en expliquer davantage, à la page 164. Rien ne vaut la mise en pratique: c’est au pied de l’échelle que l’on reconnaît le maçon. Mais je voudrais surtout citer, pour éclairer son choix auprès de nos lecteurs, le beau passage re sa conclusion, Pour la science et pour la zwanze, p.179: Lors d’une interview à « Radio Campus », la radio culturelle de l’Université Libre de Bruxelles, Alexandre Wajnberg m’interviewant réagit, étonné, lorsque je fis allusion à mon attachement à mes racines. Ce mot le dérangeait, car il y voyait un certain nombrilisme, un repli sur soi. Pour moi, il n’en est rien: si « prendre racine », « jeter racine » exprime l’idée de se fixer, de s’arrêter, mes « racines » sont ce qui m’a permis de pomper ma nourriture dans un sol fertile. Je suis un pur produit du désir d’élévation sociale – pour leurs enfants – de « petites gens » arrivés à Bruxelles depuis leur village flamand respectif, au gré des circonstances de la vie. Mes parents ont réussi ce pari et je leur en suis reconnaissant à jamais. Mais si j’ai pu fréquenter des lieux qui leur semblaient inaccessibles, et dont – le plus souvent – ils ignoraient jusqu’à leur existence, ce n’est pas pour renier mes « racines ». Ce livre est un hommage à leurs efforts!

On ne pourrait  mieux dire, et beaucoup de nos défenseurs du wallon pourraient signer une telle déclaration. Nous sommes victimes, je crois, dans une certaine mesure, de l’usage qu’a fait une certaine droite française de ce vocabulaire, ainsi dans les Déracinés, de Maurice Barrès, ou la Maison, d’Henri Bordeaux. Si l’on ne veut être catalogue d’extrême-droite, il faut sans cesse réaffirmer que le régionalisme, un régionalisme ouvert sur le monde, se conjugue aussi bien avec la gauche qu’avec la droite nationaliste.

En tout cas, ce concours de circonstances nous permet d’avoir ce guide précieux, où la zwanze, effectivement, se marie heureusement avec la science. Trop souvent, des auteurs ont évoqué le(s) parler(s) bruxellois d’une façon assez impressionniste, et même superficielle. On trouvera dans ce livre bien des mises au point, adressées aux linguistes, ou apprentis-linguistes, flamands aussi bien que français. Il remet les horloges à l’heure, rappelant ainsi à propos de Roger Kervyn et de quelques autres que la création littéraire, elle aussi, joue un rôle dans l’histoire d’une langue.

Bien sûr, nous ne pouvons ici donner qu’un bref résumé de l’ouvrage: il envisage quatre formes de dialectes bruxellois: le Brussels Vloms, une forme de dialecte dérivée de celui qui se parle dans la région de Louvain. Le Beulemans, tirant sont nom de la pièce célèbre, tel que parlé par les Flamands qui se sont assimilés aux francophones, ou par les francophones gagnés, peu ou prou, à l’influence du Brussels Vloms. Le marollien, dont certains vont jusqu’à nier l’existence, et qui fut, lui, un mixte de flamand et de wallon apporté par les ouvriers wallons venus travailler à Bruxelles, notamment à l’édification du Palais de Justice. Et enfin, le Bargoentsch, l’un des plus énigmatiques: déformation sans doute du mot français baragouin (qui désignait lui-même la langue des Bretons établis à Paris); ce fut en partie un argot, répandu d’Amsterdam à Bruxelles, désignant dans le Nord l’argot des mauvais garçons, et chez nous, à Zele notamment, et dans le Pajottenland, un dialecte propre aux maraîchers et marchands de parapluies venus nombreux s’installer en ville…Il semble qu’actuellement le marollien proprement dit, de même que le Beulemans, n’existent plus guère, non plus que le bargoentsch, et se survivent seulement dans des manifestations littéraires ou folkloriques. Mais il y eut bien sûr des passerelles, des influences réciproques, des emprunts.

Jean-Jacques De Gheyndt ne se contente pas de faire un état des lieux: il a tout lu sur la question, il connaît l’histoire de ces dialectes depuis leur origine. De plus, ses connaissance en phonétique sont très étendues, chaque affirmation s’appuie sur des exemples dument motivés, et même sur des exercices pratiques. Une bibliographie abondante, des notes substantielles accompagnent le tout, et il ne se départit jamais d’un humour qui épargne bien des susceptibilités…

Bref, une véritable mine.

Joseph Bodson

Nouvelles du Centre d’Etudes Francoprovençales  René Willien, n°73/2016:

Un numéro particulièrement important, puisqu’il reprend tout l’historique et la problématique du francoprovençal en vallée d’Aoste depuis les débuts, pratiquement, du mouvement qui s’est créé pour le promouvoir.

Il faut rappeler tout d’abord que le Val d’Aoste, la plus petite région d’Italie, jouit d’un statut spécial depuis la fin de la guerre de 1940: le français et l’italien sont à titre égal langue officielle, même si le français n’est plus la langue courante que d’une infime minorité (quelques pourcents seulement) de la population, et le francoprovençal jouit, quant à lui, de la possibilité d’être enseigné à l’école primaire. Il est encore langue d’usage courant pour 16 % de la population environ. Sous Mussolini, de grands efforts avaient été fait en vue de l’italianisation de la population, mais l’influence déterminante fut, comme partout ailleurs, celle des médias audiovisuels.

Cette situation est intéressante dans la mesure où elle nous permet d’éclairer certains des problèmes qui sont les nôtres aujourd’hui. Deux hommes surtout se sont acquis bien des titres de reconnaissance envers le patois (terme qui est d’un usage constant pour les Valdotains): Cerlogne, mort en 1910, premier écrivain vraiment important, et René Willien, un ancien résistant, extrêmement actif, qui allait d’ailleurs fonder différents organismes, dont les concours et les fêtes « Cerlogne »: ceux-ci allaient rassembler, jusque dans les années 1970, jusqu’à 2500 participants. Plusieurs explications à ce fait, à côté de l’activité débordante de René Willien: le grand nombre d’ecclésiastiques qui s’impliquèrent dans la défense du patois comme du français, la possibilité offerte de présenter ce patois à l’école. Dans beaucoup d’endroits, des instituteurs enthousiastes faisaient participer toutes leurs classes aux concours d’écritures, qui bientôt firent place à des concours moins difficiles, axés principalement sur la connaissance de la culture, du folklore, des noms de lieux: la langue était étroitement mêlée à la connaissance, la familiarité avec tout l’entourage culturel, et l’essentiel était d’amener les élèves à en prendre conscience..

Des problèmes allaient bientôt se poser: la diminution progressive du nombre d’agriculteurs, avec en parallèle la perte de population des villages de montagne; le divorce – ou du moins le manque de communication entre les lettrés qui assez tôt fournirent un travail remarquable en vue de la création de grammaires, dictionnaires, traités de phonétique: mais là, des solutions se firent jour assez rapidement, les usagers eux-mêmes étant appelés à collaborer à la création des lexiques. Par ailleurs, des contacts furent pris, et des rencontres organisées, avec les voisins immédiats de Savoie et du Valais, ainsi qu’avec les défenseurs des dialectes du Piémont; ces rencontres furent même élargies aux représentants de nombreux dialectes romans.

Enfin, des causes que l’on pourrait appeler politiques, après mai 1968, certains jeunes contestataires préconisant des solutions radicales, assez souvent inopérantes. Il n’empêche que le succès du mouvement en faveur du patois allait entraîner avec lui des divergences de points de vue et des affrontements parfois assez rudes. Il est assez frappant de voir, aujourd’hui encore, comment cette petite région compte de partis politiques – la plupart d’entre eux ayant, bien sûr, leurs idées propres en ce qui concerne l’emploi des langues. Certains cherchèrent même à s’allier aux Basques, et à trouver des parentés entre les deux langues.

Une publication très intéressante, nous l’avons dit, dans la mesure où elle éclaire certains des problèmes auxquels le wallon aussi est confronté; certaines des solutions trouvées en Val d’Aoste, certaines des attitudes prises sont très éclairantes: ainsi le rapprochement entre la base, les instituteurs , et les lettrés, notamment universitaires. Le sens du réel et la faculté d’adaptation de René Vivien: au lieu de s’accrocher au passé avec un excès de sentimentalisme, il s’est surtout distingué par le réalisme et le sens du possible. Une victoire dont il pouvait être fier: avoir rendu à ce peuple la fierté de sa langue, de ses particularités, en avoir tiré le meilleur parti, en évitant le plus possible les déchirures, les confrontations qui furent souvent néfastes à d’autres minorités. Donner aux gens le sentiment que ce qui les réunit est bien plus fort que ce qui les sépare: il y a là, encore une fois, bien des leçons à tirer.

Il faut féliciter la nouvelle directrice de ces Nouvelles pour cette brochure remarquable, à la fois très claire et très complète, munie de notes et d’une bibliographie qui ne laissent rien à désirer.

Joseph Bodson

Henri Collette, Ploumes du Co, Sonnets wallons (dialecte de Malmedy), Rwayâl Club Walon,Scriyadjes d’îr et d’û.

Henri Collette est un personnage hors normes, un adolescent, puis un adulte resté en bonne part fidèle à ses idéaux d’adolescent, très réservé, replié sur lui-même, très romantique, hors de son époque: on l’aurait vu plus volontiers aux côtés de Novalis et de Hölderlin. Renée Sedyn nous livre ici une édition de ses poèmes, accompagnée d’un apparat critique impressionnant, et d’une biographie assez fouillée. Espérons que cela amènera de nouveaux lecteurs à Henri Collette.

Né en 1905, il fera une licence en philologie germanique à l’Université de Liège. Il recevra en 1928 une médaille d’or de la SLLW pour Ploumes du Co. Il fera ensuite un séjour dans le Midi, se passionnera pour la phonétique, et présentera sa thèse de doctorat sur le philosophe  Carl Spitteler. Il fera plusieurs voyages en Allemagne, et essayera en vain de publier un recueil de poèmes en allemand. Il se laissera séduire par les idées du IIIe Reich et sera condamné à une peine de prison après la guerre. Jacky Lodomez nous a laissé de lui un portrait très typé: Frêle, discret, effacé, taiseux presque, d’une grande politesse vieille France. Toujours vêtu du même costume sombre dans lequel il flottait, il ne sortait que couvert d’un chapeau tout aussi austère que sa mine et sa mise. Il vivait de cours de latin et de grec qu’il donnait en soutien ou rattrapage. Il disait d’ailleurs lui-même: Dès que je me trouve avec d’autres personnes, je suis frappé par ma propre malhabileté (…) la conscience de mon infériorité pratique m’obsède.

C’est de là sans doute, d’une éducation assez austère, que dérive son repli loin de la société, et le refuge qu’il trouve dans la nature. Non pas une attitude de simple admiration, ou de recherche d’un refuge; il s’agit plutôt chez lui d’une fusion quasi complète, il se sent lui-même comme part de cette nature. Une sensibilité à vif, tournée vers l’enfance, comme si l’accession à l’âge adulte coupait le lien de cette communion merveilleuse, entraînant regret et nostalgie. Nous sommes plus proche, chez lui, du romantisme allemand que du romantisme à la française: ni emphase, ni grands discours. Seulement, encore une fois, cette recherche d’une fusion sans cesse effleurée et puis qui s’évanouit. Il décrit avec une précision extrême les phénomènes atmosphériques, les plantes, les bois, les chemins, avec une prédilection marquée, me semble-t-il, pour les matinées un peu brumeuses, et ces soirées où le soleil n’en finit pas de se coucher. Toutes proportions gardées, nous ne sommes pas loin, chez lui, du rendu de certains peintres impressionnistes. Et s’il fallait lui trouver un vrai parent en écriture, c’est à Gustave Roud que je songerais, l’ami de Jaccottet, avec la même timidité, les mêmes craintes, et ce profond amour de la nature:

Coûvrufeû. Lu vîhe fème, an savates, va clôre su rôze volèt./Come èle ôt brûtiner lès broum’tants sons dol cloke,/Èle sofèle su kinkèt, tot f’zant one bètchou boke,/Èt monte avou s’ tchandèle po s’aller mète o lèt.//Là, wice quu l’ solo s’ coûke, lès coleûrs ènn’alèt./I toume one fine rozé so l’ djârdin qui sofoke./Après aveûr ruçû leûs p’titès gotes du drogue,/Lès fleurs, avou leû tièsse so leû spale, s’èdwarmèt.//(…)

Couvre-feu. La vieille femme, en savates, va fermer son volet rose./Comme elle entend s’épandre les bruits sourds de la cloche,/Elle souffle son quinquet,  en avançant les lèvres/ Et monte avec sa chandelle pour s’aller mettre au lit.//Là, où le soleil se couche, les couleurs s’effacent./Il tombe une fine rosée sur le jardin qui suffoque,/Après avoir reçu leurs petites gouttes de drogue,/Les fleurs, la tête sur l’épaule, s’endorment.//(…)

On dirait, étonnamment, une scène de genre en plein air vespéral, et l’auteur excelle à créer, par petites touches, une atmosphère envoûtante.

C’est une œuvre pie qu’a accomplie là Renée Sedyn, et une preuve, s’il en fallait une, que l’érudition, mise au service de la poésie, peut nous ménager de bien belles découvertes.

Joseph Bodson

 

 

 

 

 

 

 

Musée la Vie wallonne, Contes en langues de Wallonie, recueil illustré, éditions de la Province de Liège. Cours des Mineurs, 4000 Liège. Tél. 04/237.90.50.www.viewallonne.be.

contes en wallon 001Pour ceux qui sont un peu plus avancés, ce recueil constituera un utile complément et une bonne illustration de l’ouvrage précédent (EvMôye). Il faut cependant tenir compte du fait que les auteurs de ces contes (ou fables, dont ils sont parfois proches), viennent de différents points de Wallonie, Liège, Charleroi, Namur…et un Picard de Tournai. La différence de vocabulaire et de prononciation est parfois très grande, pour des débutants et même des lecteurs confirmés, et quelques explications n’auraient peut-être pas été de trop. Je pense par exemple au « in » nasalisé de Nivelles, ainsi qu’au å du liégeois…mais cela aurait sans doute risqué d’entraîner fort loin, et, de toute façon, la traduction en français suit chaque conte. Il reste donc à l’apprenti de se trouver un gourou…

La sélection, nous est-il dit dans l’introduction, est née de la lecture de plusieurs recueils de contes épuisés. Elle me paraît excellente, faisant sa part à chaque région, reprenant des auteurs connus, parfois décédés, d’autres moins connus. Les illustrations sont dues à des élèves de l’Académie des Beaux-Arts de la Ville de Liège, et il y a là quelques beaux talents à découvrir. Citons, parmi les auteurs retenus, Camille Hôte, Léon Pirsoul (qui fut président de notre association), Josée Spinosa-Mathot, Marie-Louise Ledrut-Choisez, de Nivelles, Lucien Somme, Willy Chaufoureau, un Nivellois bien connu, qui fut président de la Fédération wallonne du Brabant, Charles Josserand, Notre ami Pol Bossart, Georges Simonis, Jean Rathmès, et Marcel Slangen.

Rien que du beau monde…

 

Émile Meurice, Èvôye – Apprendre le wallon liégeois en s’amusant.Audio& test en ligne. Musée de la Vie wallonne, éditions de la Province de Liège, 2016. Cour des Mineurs, 4000 Liège. Tél. 04/237.90.50.www.viewallonne.be.

wallon 001La première édition de ce manuel avait paru en 1994, et remporté un vif succès. Elle paraît à présent sous un nouveau titre, et une version sonore est disponible sur le site www.viewallonne.be.Comme le dit très justement l’avant-propos, « on peut surtout cultiver le wallon pour mieux connaître ses racines et, grâce à cela, être un Belge et un Européen plus original et plus créatif. » et, plus loin : « Nous insistons sur le fait que l’apprentissage du wallon, même à l’école, ne doit pas être considéré comme un temps consacré à une activité secondaire aux dépens d’autres matières : il est possible d’utiliser cette étude comme un moyen de formation générale qui appuie les matières des programmes . » (…)Le but de ces leçons est d’initier à une connaissance « passive », à la compréhension (…) on peut suivre ce cours sans connaître au départ aucun mot du wallon. Mais, en fin de cours, l’élève aura acquis la compréhension d’environ 1300 mots ».

L’originalité de la méthode ? Chaque leçon présente quelques proverbes et expressions, avec leur traduction, leur prononciation, un vocabulaire qui s’y rapporte, quelques commentaires illustrant la culture wallonne, l’origine du mot, l’orthographe. Il est conseillé, comme dans Assimil, de lire les proverbes à haute voix, de les apprendre par cœur, et de faire des révisions. Si l’étude se fait avec un professeur, celui-ci les écrira au tableau où ils resteront jusqu’au lendemain. Il est conseillé également d’intégrer le wallon dans les activités d’éveil qui sont au programme.

Voilà un manuel bien utile, et qui n’a rien de rébarbatif : la clarté de la présentation et des exposés, la drôlerie des dessins en rendent la fréquentation bien agréable. Il comporte, en fin de volume, un répertoire d’adresses utiles et un lexique.

nom-de-plantesLouis Marcelle, Noms de plantes et vocabulaire botanique français-wallon, Ville de Namur, Echevinat de l’Environnement et des Espaces verts, 2016. Illustrations : textes : Joëlle Spierkel ; graphisme : Maryse Mathy ; photographies : Michel Fautsch. 2016. Téléchargeable sur le site www.nature-namur.be.

Né en 1921 à Souvret (Courcelles), Louis Marcelle y a exercé la médecine de 1947 à 2002. C’est par sa grand-mère, Marie-Rose qu’il a appris le wallon et qu’il a pris goût aux sciences naturelles. Il a suivi une formation en écologie auprès du Cercle des Naturalistes de Belgique, à Vierves. Il est par ailleurs l’un des piliers de l’Association littéraire wallonne de Charleroi.

Il s’agit ici, plus que d’une simple brochure, d’un véritable dictionnaire de botanique, français-wallon aussi bien que wallon-français. Il en a toutes les qualités scientifiques, l’esprit critique, la précision des termes et des références, les recherches poussées dans le plus grand détail, et cela, tant au niveau des connaissances botaniques que de la dialectologie.

Dans sa préface, Louis Marcelle nous parle de la genèse de cet ouvrage :

 « En 2006, la Société de Langue et linguistique wallonnes (SLLW) a publié, dans les Dialectes de Wallonie, (tomes 31-32-33, 2003-2006) : Les noms de plantes dans le wallon occidental de Émile Lempereur et Louis Marcelle.

Ce travail a été réalisé à partir d’une liste de noms wallons de plantes intitulée liste des noms d’arbres, d’arbustes, de légumes de jardin et d’ailleurs en wallon de Châtelet, que possédait Émile Lempereur; il fut complété par les dénominations botaniques trouvées dans différents dictionnaires ouest-wallons. »

La présente édition comporte en outre un glossaire français-wallon, et couvre l’ensemble de l’aire wallonne (à l’exception du picard et du gaumais).

Les utilisateurs seront surpris à la fois par la richesse des termes botaniques désignant les variétés d’une plante ou d’un arbre (le sureau, par exemple), ainsi que par ses appellations dans les différentes communes de Wallonie, appellations souvent basées sur des racines très éloignées les unes des autres. Ainsi, pour le silène rouge : roudje companion, brin d’ leu, rôbale, tarara, fleur du tounoûre. Pour le silène enflé : blanke clokète, clîke, cloutche, vèhie, vèshi, clatcha (le fruit éclate à la pression), pètârd…Le sorbier des oiseaux occupe presque une page à lui seul, avec une bonne trentaine d’appellations en wallon et une cinquantaine de localités…Et  puis, les surprises : saviez-vous par exemple que la maclote désigne non seulement la danse aimée d’Apollinaire, mais aussi une loupe d’arbre ?

Toutes les références sont soigneusement établies, l’ouvrage comporte un mode d’utilisation, une bibliographie abondante. Louis Marcelle a bien raison de dire, dans sa préface : « Par leurs seules appellations locales, les noms des plantes vous renseigneront ici sur leur morphologie, là sur leur intérêt ou vous mettront en garde quant au danger de les utiliser ou de les consommer. »

J’ajouterai que ce glossaire, vous savez quand vous y entrez, mais que, comme des forêts de notre enfance, vous ne savez pas toujours quand vous en sortirez. Il fait si bon s’ y perdre…

Les photos en couleurs, en pleine page A4, sont superbes. Et, cerise sur le gâteau, Joëlle Spierkel a agrémenté l’ouvrage de quelques récits historiques ou fabuleux, avec la verve qu’on lui connait. Après les avoir lus, vous regarderez d’un autre œil  les cladjos (roseaux), les grètes-cus (houx), les pingnes-di-sôrcîre (cardères), les rampes (lierres), li blanc compagnon…

Oui, Baudelaire avait bien raison de le dire : La nature est un temple où de vivants piliers/laissent parfois sortir de confuses paroles…

 chaudeau

Èl Tchôdia, Les fêtes traditionnelles du Chaudeau de Wespes (Leernes), par Michel Mairiaux, Èl bourdon, Châlèrwè, 2016.

Un livre qui vient à son heure, pour sauvegarder une fête éminemment significative, menacée, cependant, comme tout ce qui reste de notre folklore. Des illustrations nombreuses et bien choisies, des explications historiques et autres amplement et judicieusement fournies : bref, de la belle ouvrage.

Wespes est un quartier de Leernes, commune fusionnée de l’entité de Fontaine-l’Évêque. C’était à l’origine une commune essentiellement agricole, dépendant de l’abbaye de Lobbes. L’abbé désignait un avoué pour le représenter sur ses terres, et cet avoué en confiait la gestion à des baillis : de là l’un des éléments de la fête, la canne major, portée aujourd’hui par le bourgmestre en tête du cortège. La fête, sans doute destinée à assurer la fertilité des terres à l’origine, a dû être la survivance d’un début de cycle agricole d’origine celtique (rappelons que la date du début de l’an a été déplacée à différentes reprises par l’Eglise catholique). Elle se déroulait lors de l’octave de la Saint Pierre, début juillet Saint Pierre était le patron des moissonneurs, et on l’invoquait aussi pour corriger les enfants pleurnichards (Brèyôds). Il y eut sans doute assimilation avec la Saint-Jean d’été. Fête des faucheurs, probablement – puisque les participants masculins portaient le chapeau à large bord relevé des faucheurs. Il faut rappeler qu’au Moyen-Age les prés étaient d’un rapport plus élevé que les labours, et que les réquisitions des soldats en campagne représentaient une vraie calamité..

L’élément essentiel de la fête, et qui lui a donné son nom, est le tchôdia (chaude eau ?), un liquide dont la composition était – et est toujours – jalousement gardée secrète par le groupe de femmes qui en assure la fabrication. On trouve d’autre part les guirlandeûs (chargés de décorer de feuillage les maisons des notables), ceux qui font couper les mays dans les bois, les pourcacheûs et pierrots qui eux, à l’aide d’un joug ou goria apportent les seaux de lait aux cuisinières, les rèpètôds, qui reprennent le chant du benedicite, sans oublier les musiciens.

Bien sûr, tout cela a évolué au fil du temps : la population a évolué, moins de paysans, davantage d’ouvriers ; la politique a joué son rôle : à certains moments, il y eut même trois fanfares, une pour chaque parti. Les mentalités aussi ont évolué, et des distractions nouvelles sont venues séduite la jeunesse.

Mais cela n’empêche qu’à Wespes, la fête est toujours bien vivace et bien ancrée dans la population, ce dont on ne peut que se féliciter. Il faut signaler aussi que l’on retrouve des traces, ou même des éléments, du Chaudeau dans d’autres localités du Hainaut, ainsi à Bois d’Haine, Feluy, Pont-à-Celles.

Un ouvrage très complet, à l’érudition sûre, et pourvu de très nombreuses illustrations.

Joseph Bodson

 

Rose-Marie François, Charlayana, éd. MicRomania, 2016.

L’auteure s’explique en couverture sur le sens de son titre : Charlayana, c’est une divinité du folklore picard… qui doit son nom au peintre Charles Delhaes, dont elle admire beaucoup les tableaux : « …sa recherche s’est orientée vers la figuration, en relation permanente avec l’esprit des Maîtres Anciens », et sa muse, « qui est aussi son épouse, porte le doux prénom d’Ayana ».

Il est vrai que les illustrations de Charles Dehaes, superbes, évoquent la mer, les éléments déchaînés.

La mythologie tient, dans ce long poème/récit, tant en français qu’en picard, une place éminente. Et le picard lui-même, quasiment assimilé à une personne vivante. Il est bien difficile de le résumer : j’évoquerais bien plus volontiers un vaste mouvement de flux et de reflux, de vacarme et de silences, de tempêtes et d’apaisement, de déluge et d’aubes nouvelles….Tout cela sans cesse mêlé et dénoué, plongeant sans cesse dans les affres d’apocalypses surgissant du néant…

Et l’on songe tantôt à ces navigateurs hardis partis au-delà des colonnes d’Hercule (p.51), à la découverte d’une nouvelle soleille (l’auteure la féminise), à l’Odyssée et à ses sirènes, à la traite des nègres avec ses cercueils flottants, à l’homo occidens et à l’Occident colonisateur…et finalement à l’art, à la peinture qui ouvre le chemin (p.81), en attendant le retour de l’apocalypse. Il s’agira alors pour les deux fées picardes, la jeune et la vieille, de trouver un bateau assez solide pour affronter les éléments : ce sera peut-être l’enfant qui apparaît dans le poème final.

Dans des œuvres précédentes, Rose-Marie François nous avait entraînés à sa suite à la découverte du folklore de Lettonie, mis en parallèle avec celui de sa Picardie natale. Ici, ce sont – ou presque – les mythologies de tous les continents qui se trouvent convoquées, avec une amplitude, une éloquence rares. Victor Hugo, ou Lautréamont ? Non, Rose-Marie François, tout simplement, avec son tempérament impétueux, sa verve étincelante, ses périodes à perdre haleine :

« Av’nèz nanjèr avè nous-ôtes/Jusqu’ô pèyis qu’on n’è r’vièt nié !/Av’nèz dècouvrîr lès rivâjes,èls-arbes a fwits qu’on n’ counwat nié,/lès jins qui d’vis’tè tous lès langues/qui d’vis’tè minmes avè lès biètes. »

C’èst-in ôt dèl finte/en plonjée vins l’ombe/Què l’ pléji ‘st-al coupète,/L’ tamps d’inwanèr,, pa d’zous/l’ parole, èl prumièr dwaté/dè nos counivinches.

« Venez donc nager avec nous/jusqu’au pays du non-retour !/Venez découvrir les presqu’îles,/les arbres aux fruits inconnus,/les êtres qui parlent toutes les langues/aussi celles des animaux nus. »

C’est au sommet de la fente/encore plongée dans l’ombre/que le plaisir culmine./Le temps d’allumer sous/Les mots le premier doigté/de nos connivences. (p.68-69)

Joseph Bodson

 

 

 

 

Bellyve, Entre nous. bellyve@gmail.com. www.bellyve.be. GSM: 0496/98.37.05.

Et puis, pourquoi pas, pour une fois, quelques chansons d’amour en français? On n’est pas racistes, nous autres. Entre nous, c’est le titre de leur CD.  Cerise sur le gâteau,  Vinciane Vée est si belle, et Michel Belly a une si belle voix…Alors, laissez  vous aller, avec un clin d’œil de connivence. Emmène-moi danser ce soir, L’avventura, Besoin de rien, envie de toi...Ça y est, j’ai encore oublié de joindre, voilà, voilà la photo…et puis, ça leur donnera peut-être la bonne idée de chanter en wallon, la prochaine fois.

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Eune bêche du Gu’vô, (Une baise de cheval), publication du Biscatoû, 15   € + port. Martine Deffernez, Hameau des Papins, 7911 Frasnes-lez-Anvin. Freddy Bertoux, tél. 069/77.37.43

patois picard 001

Heureux habitants de Frasnes-lez-Anvin, Dergneau, Montroeul-aux-Bois et villages avoisinants! Alors que l’on se plaint, un peu partout, de voir le wallon et le picard tombés en quenouille, chez eux, tout semble baigner dans l’huile! Il est vrai qu’ils bénéficient d’un patronage éminent, celui de Louis Quiévreux, qui fut aussi un grand connaisseur du passé et des traditions de Bruxelles.

Mais expliquons tout d’abord le titre de la brochure: Eune bêche deu Gu’vô, c’est, nous dit-on, le geste d’amitié d’un cheval qui apprécie son maître en le mordillant entre le cou et l’épaule, geste qui est devenu taquinerie d’un adulte envers un enfant, l’adulte enserrant le dessus du genou de l’enfant entre son pouce et le reste des doigts pour y exercer une pression de plus en plus forte, jusqu’à ce que l’enfant crie grâce, s’empresse de se dégager.

Quant au Biscatoû (Bilinguisme actif culturel), dont il sera longuement question, il fut mis en chantier par deux compères, Jean Delvoye, ancien bourgmestre de la commune, et son voisin Roger Demaret, en 1995. En 2003,la commune approuvera la Déclaration des droits linguistiques des Wallons rédigée par l’Union culturelle wallonne. Viendra ensuite un Code de lecture du Patois picard du Grand Frasnes et une Charte du Biscatoû. Cette Charte répertorie les 6 sons du patois de Frasnes qui n’existent pas en français, sur les conseils prodigués par Jean-Marie Pierret. Ce dialecte de Frasnes, variété du picard, est dénommé le Tchicha, sur base de ce son familier: Qui est-ce? se dit en effet Tchi qu’ch’eut cha?

Disons aussi que la brochure, publiée avec l’aide de la C.L.R.E., est accompagnée d’un CD, Le Patois picard du Grand Frasnes, qui est d’un grand secours pour la différenciation des sons (ne pas confondre bien sûr Ch’ti et Tchi) et comporte aussi des chansons et des histoires.

Disons encore que cette brochure, d’une grande richesse, renferme tout l’historique de la lutte pour maintenir le picard, de nombreux exercices – presque un Assimil -, des chansons bien agréables, des récits, des proverbes…

Bref, un véritable modèle du genre, que l’on peut donner en exemple. Oui, ils ont bien de la chance, à Frasnes…

Joseph Bodson

 

As de chœur /André Sumkay-Raphaël Umka, Le wallon par les textes. 4 CD + livret.asdechoeur@skynet.be GSM: 0032 495/274445.

Wallon par les textes 001Comme le dit la quatrième de couverture, Suite à la demande des promoteurs de la chanson wallonne, de nombreuses chansons furent écrites. Un quadruple album et un livre de quarante chansons reprennent en français et en wallon ces titres.

De nombreux compositeurs, chanteurs et arrangeurs ont soutenu l’auteur dans sa démarche.

En soi, l’idée est excellente. Cependant, il faut envisager l’âge des « apprenants »: la plupart des textes sont sentimentaux, deux ou trois plutôt humoristiques. Si l’on vise les jeunes, je doute fort que ces textes puissent concurrencer ceux qu’ils écoutent d’habitude en anglais. Cela conviendrait pour un public plus âgé.

Plus grave: la traduction – et cela peut se comprendre – a été faite en tenant compte surtout de la rime et du rythme, plutôt que du sens des mots. Le résultat, c’est que le texte wallon, assez souvent, navigue de son côté, assez loin du texte français. De plus, une relecture n’aurait pas été de trop.

Pointons toutefois quelques bons textes, qui tranchent sur le reste: ainsi, à la p.47, Les mins d’ôr. Nos vîs, à la p.65.Li pris dès aloumètes, p.85, traduction en wallon d’un texte d’Eric Charden, et, à la p.87, Po vosse bouquèt d’ marièye.

 

 

Christian Thonet, El bos d’ l’Espèrance/Le Bois de l’Espérance, poèmes en wallo-picard de La Louvière traduits en français par l’auteur. Ed. Audace/Terre natale, 88, rue Camille Toussaint, 7021 Havré. 40 pp, €7

001Une volière en liberté, une naïveté tellement empreinte au cœur qu’elle emporte les obstacles, comme un ruisseau d’orage, un oiseau de proie réconcilié, guettant la passée des nuages, vous trouverez tout cela chez Christian Thonet, et bien d’autres choses encore. Il suffit de s’arrêter au coin d’un bois, d’observer, de s’aiguiser l’œil, et puis, non de se laisser aller, mais daler au rythme souverain des raisons naturelles. Bien au-delà de la langue, qui est juteuse, fruitée et pittoresque au sens fort du terme, c’est d’une qualité de vie qu’il s’agit ici: comment bien vivre, dans le sens vrai de la terre et de ses saisons:

Mîle

Achisèz vous ô boûrd dou richot,/ascoutèz l’ vivî dèsgoulinér,/pôséz vos lèves su l’yô bî(n) frèche/èyèz goutèz al libèrtè!…//Èl co d’awous’ ramûse ène fyane d’ yèrbe,/èl fifyot d’ sayète âra bi(n) dèl pène,/su l’ branke dèl courète, èl tchape-tchape s’infèle/èle guigne dèvins lès ramures ès’ lidjére pèture.//D’é rwétî d’sous l’ cape dou cièl,/dji m’é r’trouvè su in tacha,/d’é fét ô solèy ène grosse clignète,/asteure, i plût, i lût, i plût, i lût, lès sorcières sont-st-a Fèlû…

Mie (miette, petite quantité)

Asseyez-vous au bord du ruisseau,/écoutez le vivier dégouliner/posez vos lèvres sur l’eau bien fraîche/et goûtez à la liberté!…//La sauterelle amuse un brin d’herbe/la miette de de laine à tricoter aura bien de la peine/sur la branche du sorbier, la grive du Nord se gonfle/elle guigne dans les ramures sa légère nourriture.//J’ai regardé sous la cape du ciel,/je me suis retrouvé sur un petit nuage,/j’ai fait au soleil une grosse oeillade,/à cette heure, il pleut, il luit, il pleut, il luit, les sorcières sont à Feluy…

Joseph Bodson

Joseph Bodson – Mârîye – One vikêrîye / Marie – Une vie traduit en wallon de la Basse-Sambre par l’auteur – éd. Audace (coll. Terre Natale) ,88, rue Camille Toussaint, 4700 Havré- 151 pages – 15 €

marie 001Pas vraiment le roman d’une vie étalée en détail sous nos yeux, mais plutôt le squelette, la charpente d’une vie, l’essence de la vie de Marie, en quelques tableaux, quelques parfums, quelques couleurs. Et l’imagination du lecteur l’habille à sa guise, selon ses souvenirs personnels ou son invention du moment. Il fait vivre Marie… vivre Mârîye. La voilà qui présente son bébé au monde :

«   De toute la hauteur de ses bras, elle le présente à tout, à tous : au soleil, à ce gros nuage, au ciel bleu et rose. Aux bois. Aux oiseaux. Aux agneaux qui tètent dans la prairie. Comme le prêtre fait de l’ostensoir, aux vêpres, en cette heure toute dorée des après-midis d’été.

   Le chat vient paresseusement se frotter contre ses jambes. Son pelage aussi est plein de soleil. Le petit tend les mains pour l’attraper. Le chat s’enfuit.

   Il fait bon. Le temps s’arrête. Un instant encore, et l’éternité va s’ouvrir, comme un beau fruit mûr.»

Raconter la vie d’une fille de la campagne, de l’enfance enchantée à l’âge adulte, puis à la vieillesse, sereine, malgré tout. La vie au cœur de la nature, dont elle s’imprègne à chaque page, religieusement. Avec une grande puissance d’évocation, en quelques séquences choisies, quelques parcelles de vie jaspées de poésie, l’auteur balise le parcours d’une femme pour qui il ressent probablement beaucoup d’empathie, et nous fait découvrir à travers les événements, le quotidien, les noms parfois étonnants des protagonistes, l’ambiance d’un lieu et d’une époque qu’il a bien connus. Un peu de mélancolie transparaît mais surtout beaucoup d’amour des gens et des choses, dans ce livre plein du bonheur de vivre.

Mais le récit a ceci de particulier, qui lui donne une saveur inestimable, c’est qu’il a été traduit en wallon par l’auteur, qui manipule la langue avec aisance. Et pour celui qui arrive à lire la partie wallonne, laquelle figure d’ailleurs en première instance, celui qui arrive à faire résonner en lui les échos de la langue du pays, c’est vraiment la campagne wallonne qui lui saute au visage. Et pour celui qui ne comprend pas le wallon, il suffit d’aller voir le français, peut-être plus policé mais tout aussi ressenti et agréable à lire.

Il nous revient que l’auteur nous a dit un jour que le wallon était pour lui la langue du cœur,  de l’émotion, celle qui a baigné son enfance – et finalement, celle qui l’a pétri. Celle dans laquelle il ressent, celle à laquelle il est revenu ici, après avoir rédigé en français le roman de Marie… redevenue Mârîye par la grâce de la langue.

Isabelle Fable

Alfred Jarry, L’Ubu rwè, mètou è lidjwès par André Blavier. Institut du patrimoine wallon, préface de Jacques Ancion. 2011, IPW, 79, rue du Lombard, 5000 Namur.Disponible auprès du Musée de la Vie wallonne, 4000 Liège.

Ubu roi en wallon? Est-ce possible? Oui, bien sûr, avec un traducteur tel qu’André Blavier, dont la truculence peut s’égaler, ou peu s’en faut, à celle d’Alfred Jarry. Et le wallon de Verviers, par ses sonorités, ses images savoureuses, ses mots qui collent de près à la réalité, est particulièrement bien adapté. Ecoutez plutôt:

Adon, mècheûs, prindans nos dispôsicions po l’ trûlèye. Nos-alans d’ morer so l’ croupèt, sins fé l’ bièstrèye d’ènn’ ad’hinde. Dji m’ tinrè don å bê mitan, tél ène vikante citadèle. Vos-ôtes, vos n’åréz qu’a tourniker tot-åtou d’ mi. Dji deû cwand minme vis ric’mander ine sôr. C’èst d’ hèrer l’ pus’ possibe di bales è vos fiziks, pace qui doze bales polèt touwer dozes Russes, èt qu’ c’èst todi ot’tant qui dj’ n’ årè nin so l’ bosse. Nos mètrans lès piotes ô pîd dè croupèt po ratinde lès Russes èt on pô l’ zès touwer; lès cavayîrs podrî zèls si tap’ront d’vins l’ mêlèye, èt lès canons chal-åtou dès molin tîr’ront è hopê. Po çou qu’èst d’ nos-ôte minme, nos nos tinrans è molin èt n’  tîr’rans dès côps d’ pistolèt a fisik po l’ finièsse. Nos plaç’rans l’ bordon al fizik è triviès d’ l’ouh, èt si quéqu’onk såye d’intrer, qu’i louke sapridiène å croc’a minrdre!

(Allons, messieurs, prenons nos dispositions pour la bataille. Nous allons rester sur la colline et ne commettrons point la sottise de descendre en bas. Je me tiendrai au milieu comme une citadelle vivante et vous autres graviterez autour de moi. J’ai à vous recommander de mettre dans les fusils autant de balles qu’ils en pourront tenir, car huit balles peuvent tuer huit Russes et c’est autant que je n’aurai pas sur le dos. Nous mettrons les fantassins à pied au bas de la colline pour recevoir les Russes et les tuer un peu, les cavaliers derrière pour se jeter dans la confusion, et notre artillerie autour du moulin à vent ici présent pour tirer dans le tas. Quant à nous, nous nous tiendrons dans le moulin à vent et tirerons avec notre pistolet à phynances par la fenêtre. En travers de la porte nous placerons le bâton, et si quelqu’un essaye d’entrer, gare à lui!)

Et toute l’histoire se déroule sur le même rythme endiablé, sans un temps mort, sans un faux mouvement. Ou plutôt, faux, ils le sont tous, comme leur maître Ubu et sa femme, et le monde , collines, canons, chevaux, personnages, le tsar comme le roi de Pologne et autres ducs et comtes de moindre importance, roule ainsi cul par-dessus tête, jusqu’à la catastrophe finale. Car c’est un spectacle plutôt qu’un livre, tant il est vivant. Et l’on songe, au passage, à Rabelais et à son Frère Jean des Entommeures, digne prédécesseur. Rien d’étonnant donc à ce qu’André Blavier soit devenu le premier introducteur, hors de France, du Collège de Pataphysique. La parenté avec Raymond Queneau et sa Zazie dans le métro est évidente. La langue, au lieu d’être une course d’obstacles dans un champ bien délimité, se fait jubilatoire, ambulatoire et comminatoire. Rien d’étonnant à ce que le Père Ubu, en jubilante gésine, ait accouché d’un adjectif dûment estampillé: on est ubuesque ou on ne l’est pas .

Dans sa préface, Jacques-Thorix Ancion retrace l’histoire des représentations de la pièce en wallon: la première, le 24 septembre 1967, à Verviers, dans une mise en scène de Richard Tialans, directeur du théâtre de la Circonstance, avec des marionnettes de Roland Breucker. Neuf ans plus tard, le 21 février 1976, seconde représentation, au théâtre liégéois de marionnettes A l’ botroule, par Jacques Ancion, qui y ajoutera une suite, Ubu enchaîné. Ubuesque et eschylien.

Et nous terminerons en citant ce beau passage de Jacques Ancion, à propos du vocabulaire wallon: L’agonistique ou injuriologie wallonne, et son hypocoristique, sont d’une foisonnante et savoureuse richesse expressive, qui je le crains risque de n’être pleinement perçue que par ses usagers. Et Ubu joue fréquemment d’un registre vicieux, de la cupidité à la trouille verte, de l’ivrognerie à la lubricité, en passant par le péché capital, qui est de vouloir commander.

Joseph Bodson

 

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Le Voyage en Oïlie, Crombel – micromania, boulevard Roullier, 1, 6000 Charleroi, 2015. 290 pp, relié. elmojodeswallons@skynet.be

voyage en oilie 1Une initiative très originale, à la base de laquelle on trouve Annie Rak et Roland Thibeau. Une écriture collective itinérante: qu’est-ce donc à dire? Au cours de l’année 2013, des auteurs issues des différentes régions où se parlent des langues d’oïl – l’Oïlie, un joli néologisme, se sont en quelque sorte passé le relais pour écrire un récit dans chacune de ces langues. Plus petit commun dénominateur: un canevas, deux jeunes étudiants, Pauline et Jonathan, préparent un travail sur le combat du Lumeçon – Mons oblige – et partent à la recherche d’un mot perdu, un mot en langue d’oïl; ils s’évanouissent au cours du combat, et se réveillent doués de la compréhension de toutes les langues de la famille. Dès lors, les voilà en train de parcourir toutes les régions où elles sont parlées.

Pour chacune d’entre elles, un excellent auteur a été choisi, qui va les accompagner dans leurs péripéties – que je ne vous raconterai bien sûr pas en détail – et profitera de l’occasion pour évoquer les richesses de sa région. C’est un peu le principe qui avait guidé, au 19e siècle, les auteurs du Tour de France de deux enfants et de Sans famille: instruire, enseigner, tout en amusant. Les caractères des deux protagonistes vont se dessiner au cours des pages: Jonathan, guindailleur, dragueur, fantaisiste. Pauline, beaucoup plus sérieuse, n’hésite pas à le rappeler à l’ordre.

Citons, parmi les collaborateurs, du côté wallon (habitant de la Wallonie): Roland Thibeau, bien sûr, qui ouvre le feu pour le picard borain et apportera une conclusion à l’ouvrage, Annie Rak pour Tournai, Jacqueline Boitte pour le Centre, Jacques Warnier pour Liège, Joëlle Spierkel pour Namur (un beau dessin avec un escargot-labyrinthe – les dessins de Gabriel Lefèbvre sont superbes, et pleins d’allusions), avec, qui dépasse, le bout de la moustache du Crolé des Tris; Jean-Luc Geoffroy pour la Lorraine tant française que belge, Louis Marcelle pour l’ouest wallon, Roger Nicolas pour le champenois de Sugny. Côté français, les régions suivantes sont représentées: le jersiais des Iles anglo-normandes, le bourguignon morvandiau, Le Poitou-Saintonge, le gallo (dialecte roman en bordure de la Bretagne), le picard du Ponthieu-Vimeu, et un petit bout de jurassien suisse.

Une riche palette, comme l’on voit, et l’on peut dire sans risque d’erreur que le but a été atteint: les deux protagonistes vont trouver le mot perdu et…l’amour en prime, le lecteur est tenu en haleine d’un bout à l’autre par des récits plus farfelus et passionnants les uns que les autres, et quand il fermera le livre, il aura pris une solide connaissance de ces langues dont notre wallon est partie prenante, non seulement par des exposés et des cartes, mais ce qui vaut beaucoup mieux, par les textes eux-mêmes. Il faut en féliciter et en remercier les initiateurs et les réalisateurs de ce beau projet.

Joseph Bodson

 

 

 

 

 

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Les Droles di lodjeûs, Les nut’ di mâle leune, 2 CD accompagnés d’un livret de 16 pages avec les paroles. 15 €, frais de port compris. Jean-Pierre Vervier, 130, rue des Hineux,4040 Herstal, tél.0477/75.79.84. Les CD peuvent aussi s’acheter au théâtre du Trianon, à l’Office du Tourisme de Liège et au Musée de la Vie wallonne.

Une belle réussite. Le texte des chansons est le plus souvent l’œuvre de Jean-Pierre Vervier, à part l’un ou l’autre de Lagauche ou Duysenx. Jean-Pierre Vervier à la guitare. Les autres participants: Jean-Pierre Darras pour le chant, Philippe Libois, claviers, basse, harmonium, Paul Talbot à la guitare et Jean Sayrin à la batterie. Comme on le voit, l’accompagnement musical est très riche, et, de plus, il est très varié et s’accorde à merveille avec le contenu des chansons.

Celui-ci est marqué au coin, parfois, d’une sorte de douce mélancolie, mais qui est toujours relevée d’une pointe d’humour. On est loin, ici, du lèyiz-m’plorer, c’est, bien plutôt, un monde où règne la fantaisie, où l’on sourit, où l’on rit parfois. L’auteur se moque de lui-même, avec de très fines analyses psychologiques.

droles di lodjeus 001Ecoutez-le plutôt:

Ele/Si pormonne a pîds d’ hås/Lèdjire come on påvion/Divins tos mès råvions/Ele/Gruzinêye dès tchansons/In ouhê li rèspond/Dji m’ sins pris d’on toûbion. (…) Dj’a vûdi mès-årmås/Drovou lès pwètes, lès f’gnèsses/R’pondou lès neûrès-idèyes qu’èstit-st-è m’ tièsse/Dj’a mètou su l’ lét dès noûs linçoûs/Broûlé lès vîs pôrtrêts/Fé dèl plèce pôr lèy/S’èl voléve dire awè/S’èle voléve dîre awè.

Il y a là, outre le charme d’une douce attente, une charmante naïveté, qui n’a rien de mièvre, mais qui respire un air d’enfance, sans nulle mièvrerie, un de ces airs que l’on respire aux premiers matins du printemps. Air du pays, sans doute, que l’on retrouve assez souvent dans les chansons de Jean-Denys Boussart, par exemple. Un charme simple et naïf, qui nous rajeunit et nous ragaillardit.

Mais Jean-Pierre Vervier sait varier son inspiration, ainsi dans la goguenardise de Bièsses di tchanson, la nostalgie, la mélancolie même, dans Po Elsa…et bien d’autres choses encore, où la tristesse et la joie vont côte à côte, en se tenant par le bras…Sentimental, oui, encore une fois, mais rien de trop, la juste mesure, car l’esprit liégeois y veille toujours, joyeux amitieux, mais frondeur aussi, et clairvoyant. C’est ce qui fait tout son charme…

Joseph Bodson

 

 

 

Claude Gerin, Ramint’vances, 13 textes en montois avec traduction française. Aquarelles de Gérard Noirfalise. Les Montois Cayaux, tél.065/33.96.51, www.montoiscayaux.be, claude.gerin@skynet.be

Ces quelques nouvelles, toutes pétillantes de l’humour le plus fin, portent en exergue une citation de Rilke qu’il vaut la peine de méditer, car elle définit très bien notre attachement à notre région natale:  Nous naissons pour ainsi dire provisoirement quelque part, c’est peu à peu que nous composons en nous le lieu de notre origine pour y renaître chaque fois plus définitivement.

Il n’y a pas grand-chose, je crois, concernant Mons, son histoire, son dialecte, à quoi Claude Gerin, président des Montois Cayaux soit étranger. Un conte de Noël, l’évocation du sculpteur Dubroeucq, cher à notre ami Gilbert Waelput, et du fameux Sinche, le marronnier du Jardin du Mayeur, un poème sur la brocante, un rêve en flamand (eh oui!), l’affrontement du dragon et de St Georges joué uniquement des femmes pour actrices (ouf! ce n’était qu’un rêve non plus), la mort du Père Noël, le Beffroi, bien sûr: voilà tous les ingrédients nécessaires pour composer un petit bonheur, pour les grands comme pour les petits…C’est plein d’allant, d’humour, de légèreté, et cela ne se prend jamais au sérieux. Les aquarelles de Gérard Noirfalise sont ravissantes.

Joseph Bodson

Èfances, anthologie de textes sur l’enfance publiée par l’Association littéraire wallonne de Charleroi; El Môjo dès Walons, bd Roullier, 1, 6000 Charleroi.

§fances

Une anthologie dont les textes et les dessins se font quasiment écho l’un à l’autre, c’est assez rare. Cela prouverait, si c’était nécessaire, qu’il y a tout de même une assez grande communauté de style, entre les Carolos comme entre les Liégeois ou les Namurois. En quoi consisterait ce caractère? Assez difficile à dire, on le sent plutôt qu’on ne l’explique. Un côté chaleureux, bien sûr, le sens de l’amitié, de la solidarité, dès le plus jeune âge. Une rapidité d’esprit, une assez vive intelligence: on ne la leur fait pas, à ces gosses. Et les auteurs, c’est pareil pour eux, avec des nuances bien sûr.

C’est Henri Van Cutsem,l’un des fondateurs de l’Alwac, qui ouvre le feu, avec Les Galètes, dont la cuisson est décrite avec beaucoup de détails, à vous en faire saliver, et ensuite A l’inclignète, un de ces jeux populaires qui bravent les siècles. Vient ensuite Henri Callaert, qui avait traduite en wallon Dofe mésse porion du n°2,  d’Henri Deligne, un best-seller sur la vie des mineurs, avec des bois de Gustave Camus. Mad’lon tient une boutique de bonbons. Elle forme la paire avec A l’ ducace: deux évocations pleines de vie et d’alacrité. Emile Lempereur, tout proche de nous encore, et dont on connaît l’attachement à son métier d’instituteur, évoque Sint Nicolas, et, dans Dj’é co conu, la misère de certains enfants d’autrefois: de quoi faire réfléchir ceux qui prônent aujourd’hui un libéralisme pur et dur. Ben Genaux, aussi bon  dessinateur qu’écrivain, traite lui aussi d’un Årnagat (garnement), bien sympathique malgré ses mauvais tours, bien plus que l’ Racusète. Et l’enfance suit son cours avec A sclidwère et Èl pètit pârin, de Georges Fay. Robert Arcq, lui aussi écrivain et dessinateur, clôturera en beauté avec Ô ride su s’ cu et À l’ marôde.

Il est assez remarquable que tous ces auteurs, à l’exception d’Henri Callaert, étaient des enseignants, et connaissaient fort bien leurs (mauvais) sujets…pour le plus grand bonheur du lecteur, dont l’attention ne faiblit pas un seul instant.

Joseph Bodson

 

Ernest Benoît, Bokèts tchwazis, Miscellanées, Musée de la Parole en Ardenne. 230 pp, 3, rue du Chant d’oiseaux, 6900 Marche-en-Famenne, tél. 084/34.45.83

Il s’agit en effet ici de publications très variées, et de valeur assez souvent inégale. Le début, contenant des légendes – Contés al chîje – et des Histoires quotidiennes – Istwâres d’avorci, renferme de nombreux détails très intéressants, concernant des domaines très divers: les grandes grèves de 1960, une bataille lors d’une kermesse à Anlier, ou à Transinne, des histoires de loups, et se lit très agréablement, même si le rythme est parfois un peu lent et s’il y a quelques longueurs.

La partie la plus passionnante – la plus sombre aussi – concerne les deux guerres, et spécialement celle de 1914. Une fois de plus, on y notera combien les assaillants tenaient peu compte de la vie des civils, assassinés parfois par simple plaisir. Combien aussi la vie était dure, en ce temps-là, et combien, très souvent, des gens sans scrupules n’hésitaient pas à tirer parti des circonstances.

Les textes d’actualité qui suivent, par contre, renferment des considérations un peu trop générales de l’auteur sur la situation du monde actuel, ses hypothèses, ses craintes. Cette partie présente moins d’intérêts, l’auteur ne se fait plus témoin, mais juge, ce que chacun de nous ne manque pas de faire, en son for intérieur, tout en se sentant bien souvent impuissant devant des situations dont les données nous échappent.

Par contre, la dernière partie, Dès djins èt dès mustîs d’èrsè/Anciens métiers, renferme nombre d’observations intéressantes sur des métiers aujourd’hui disparus, scieurs de long, tendeurs aux grives…L’auteur a le don d’observer et d’expliquer, de façon très détaillée, les gestes et les outils. On ne peut regretter qu’une chose, en le lisant, c’est que le cinéma soit arrivé un peu tard pour enregistrer ces beaux gestes d’autrefois. Et aussi, aujourd’hui que tout est mécanisé, regretter que nos contemporains attachent si peu d’intérêt au savoir-faire et à la peine de tous ceux-là de qui nous venons, et qui auraient encore bien des choses à nous apprendre, à nous qui croyons avoir fait tant de progrès…Peut-être, sans nous en douter, avons-nous oublié notre veste, ou nos outils, ou notre malette, au coin d’une haie, là-bas, du côté d’Anlier. Il serait temps d’aller les y rechercher.

Joseph Bodson

 

Emile Hesbois, Les fôves do soûrdant do trô Méria, botroule di l’univers. Illustrations de Fabienne Rouvroy.geoffroy

Emile Hesbois me semble un peu fâché avec M.Feller, mais c’est un problème qui pourrait assez facilement se régler. Cependant, à côté de cela, quelle richesse, quelle fraîcheur d’imagination! Et quel beau déploiement de subtiles métaphores! Nous avons affaire là à quelqu’un qui a de véritables dons d’écrivain.

Ecoutez le premier de ces textes, qui fait un peu songer aux invocations que Virgile ou Horace avant de commencer leur chant adressaient à la fontaine Aréthuse ou à quelque autre dinité des eaux ou des bois:

Trô Méria, trô sins fond/Vintréye di mam/Botroule di granit èt di déle/Où walcotèt l’éwe, li feu, li vint/Et mès sovnances d’èfant/Pîre Héna, rotche agnie pa lès djaléyes/Deu stindi viè li grand tchèriot/Lèt di mès bérôladjes/Blanc bètche di mès zingèbringues/Dj’a on p’tit pôvion dins l’tièsse/Ca vôt mia qu’one alène/non ôghî dè l’sipotchi/C’est todis mia qu’on colon/O momint do l’tchèsse/Et lès bèrlus qui tirèt.

(Trou Mairia, trou sans fond/Ventre bombé de mère/Nombril de granit et d’argile/Où s’engouffre l’eau, le feu, le vent/Et mes souvenirs d’enfance/Pierre Haina, rocher mordu par le gel/Doigt tendu vers la grande ourse/Lit de mes errances/Blanc bec de mes extravagances/J’ai un petit papillon dans la tête/C’est mieux qu’une chenille/Pas facile de l’écraser/C’est toujours mieux qu’un ramier/A la saison de la chasse/Et les barjots qui tiraillent.)

Et je ne résisterai pas au plaisir d’une seconde longue citation, qui nous plonge dans une ambiance quasi magique, telle qu’il devait en exister aux aurores du monde:

Li samwin’ne passéye il a sofflè à cheûr lès gayes. A l’piquète do djoû, dji m’vas  o pachi do blanc tchfô, li ci qui n’a pus d’âdje. Quand dj’arive à l’bôrîre, li seul ôbe do l’pature a sti scopurnè, tote li tièsse èst’à tère gn’a pus qui l’ fut./Li blanc tchfô bache li tièsse, li r’lève come si i dijeut sès patèrs./Ci qui d’jvos dis là c’èst l’pur vèritè, li manége a duré trwès longs djoûs./I rindeut on’ omatche à s’vî camarôde. Dins s’tièsse i d’ veut dire: T’èsteus on ôbe/dji sus on tchfô/tès fouyes carèssint l’vint/dji tape l’tère di mès sabots/t’èsteus on violon/dji sus l’ tambour/èchone nos avans fé dès sinfonies/asteutr dji sonne li glas/di mès quate pîds/dj’as restchôfè ti skwace di mes crins/ti m’as nourri avou tès pomes/ci n’est nin on côp d’vint qui vas spiyi nosse amistiè./Dj’a rwéti li vî tchfô èt dj’as fé come li, dj’a bachi l’tièsse èt dj’è l’as r’lèvè en m’dijant qu’si on tchfô èst capâpe di respèctè on’ôbe, qui lès politiques tussèdj’ à deus côps avant d’è stôrè sinkante sins rèflèchi.

(La semaine dernière, le vent a soufflé à secouer les noix. A l’aurore, je me suis rendu au verger du cheval blanc, celui qui n’a pas d’âge. Quand j’arrive à la barrière, le seul arbre de la prairie a été fracassé. Toute la ramure est au sol, il ne reste que le tronc./Le cheval blanc baissait la tête, la relevait comme s’il faisait des incantations. Ce que je vous dis là, est la pure vérité. Ce manège a duré trois longs jours, il rendait hommage à son vieux camarade, dans sa tête, il devait dire: Tu étais un arbre, je suis un cheval. Tes feuilles caressaient le vent, je frappe la terre de mes sabots. Tu étais le violon, je suis le tambour. Ensemble nous avons fait des symphonies, maintenant je sonne le glas de mes quatre pieds. Je réchauffais ton écorce de mes crins, tu me nourrissais de tes pommes. J’ai regardé le vieux cheval et j’ai fait comme lui, j’ai baissé la tête et je l’ai relevée en me disant: si un cheval est capable de respecter un arbre, que les politiques y regardent à deux fois avant d’en fracasser cinquante sans réfléchir)

Les illustrations de Fabienne Rouvroy, pattes d’oiseau, air du temps, air du vent, sont parfaitement adaptées aux textes.

Antoine de Saint-Exupéry, El pètit Prince, traduit en lorrain – gaumais d’ Virton par Jean-Luc Geoffroy, éd. Tintenfass.

petit prince

Une belle réussite, un texte plein de grâce et de naturel, à croire que le Petit Prince n’a jamais parlé d’autre langue que le gaumais. C’est que les langues, elles sont comme les fleurs, et qu’il en est d’un peu solitaires, comme la rose du Petit Prince, qui ont de ce fait besoin de beaucoup d’amour et de beaucoup de soins pour continuer à fleurir. C’est aussi qu’un grand pays comme le nôtre, c’est plein de rois, d’hommes d’affaires, de grandiveus, d’allumeurs de réverbères, de chasseurs et même de baobabs, tandis que les Petits Princes et les aviateurs perdus dans le désert, ça ne court pas les routes…

Mais écoutez plutôt ce que dit le renard, en gaumais, bien sûr:

  • Ça arout stu mieux si t’avous r’vènu à la même heûre (…) Si t’vins, c’èst in exempe, à quâtre heûres dès l’après-mîdi, dédjà à trois heûres , djè coummaç’râ à ète heureux. Et d’pus’ què l’heûre va avanci, pus que djà m’sat’râs heureux. A quatr’ heûres, dj’è coummaç’râ d’jà à tripler su place èt djè m’â fâras; dj’apprendrâ combin c’ qu’èl bounheûr è d’ valeûr! Mâs si tè vins è n’impoûrt’ qué moumat, djè n’ sarâs djamâs quand c’què dj’dous m’viti l’cœur. I faut des rites.

La Fontaine aurait pu en faire une fable, en champenois, bien sûr, Château-Thierry n’est pas loin…Un beau plaisir de lecture, un de ces plaisirs secrets que l’on s’offre comme on allait, petit, vider l’armoire aux confitures. Ne vous faites pas prendre…

(Le livre peut se commander auprès du traducteur: Jean-Luc Geoffroy, 18, rue de Jéhonville, 6890 Ochamps).

Jean-Marie Kajdanski, Pain gris, Havré, Audace, 2015, coll. Terre natale, 58 p.

pain gris

Ce recueil, qui obtint le prix de la Ville de La Louvière en 2014, Kajdanski l’a conçu, selon son habitude, bilingue. Les pages de gauche sont en picard, celles de droite en français. Elles démontrent pour le lecteur la richesse et les différences d’un parler à l’autre, car l’auteur ne traduit pas mot à mot ce qu’il a écrit en dialecte ; il cherche des équivalences. Il devient vite évident que les mots et les expressions ne sont ni de sens, ni de musicalité identiques.

Ces poèmes-ci, d’une profonde humanité, redisent les préoccupations sociales de l’écrivain. Face aux dérives mortifères du libéralisme débridé, il constate et s’insurge. Par contre, concernant les rapports de l’homme avec la nature, il conserve des liens sensuels entre elle et lui parce que lui-même est proche de la terre, de la campagne bien plus que de la ville.

« Pain gris » insiste sur ce qui relie les gens avec leur outil de travail, avec les entreprises aux mains de leurs actionnaires. Leurs confrontations à ceux-là, « farcis de faux airs / avec leurs mines d’avocat / pour nous duper », ces « grosses têtes [qui] disent/ que tout ce qu’ils font / est dans notre intérêt / et que la situation pourrait empirer ». Ils sont ici les maîtres d’une partie de cartes dont ils possèdent les atouts que les ouvriers n’auront jamais. Ces derniers « arrivent de partout / sur la place du marché / avec une tête et deux bras à vendre / aux vrais marchands / qui ne viennent plus ».

Alors, la vie n’est pas facile pour ceux qui restent sur le carreau des carrières de pierre calcaire et même pour ceux qui n’ont pas encore été licenciés : « le loyer / s’acquitte le premier du mois / les prix suivent la logique des affaires / bien vendre et bien gagner / pour sans cesse nous plumer ». Résultat : « dupés / nous ne voyons pas la main / qui tient les rênes / chaque jour on coupe des têtes / des morts mangent à notre table ».

 

Le poète dit cela « avec des mots de tous les jours ». La météo, ici, c’est avant tout le temps des chômeurs. Mais les gestes quotidiens restent à poser qui meublent l’existence de leurs habitudes. Et les saisons passent, menant peut-être vers un nouveau – quoique hypothétique – printemps, puisque « une blanche lessive / sèche sur un coin de prairie » et que « l’oiseau sur la branche […] nous rend quelquefois / la vie moins amère ».

Michel Voiturier

 Joseph Dewez, Bernard Louis, Axel Tixhon, Les «Kriegscayès», La Grande Guerre des Rèlîs Namurwès, éd. Société archéologique de Namur, col.Namur, histoire et patrimoine, rue de Fer, 35, 5000 Namur.. Tél : 081/22.43.62. Courriel : soc.arch.namur@scarlet.be.

kriegC’est à un véritable travail de bénédictin que se sont livrés les auteurs de ce bel ouvrage. Et le résultat en vaut la peine : s’il ne bouleverse pas notre connaissance de la première guerre mondiale, du moins permet-il d’affiner l’image que nous en avions, aussi bien celle des soldats, que celle des prisonniers, des civils, et de ceux qui se sont trouvés à l’étranger. De plus, ce coup de projecteur émane d’une société littéraire, et qui plus est, d’une société littéraire wallonne, qui avait ses conditions d’admission et ses règles bien établies. Les auteurs ont par ailleurs eu l’excellente idée de s’adjoindre des collaborateurs très compétents, venus de l’extérieur. Dans une étude à la fois très claire et très fouillée, Joseph Dewez retrace l’histoire des Rèlîs (les choisis, les triés, en wallon de Namur) : Lès Rèlîs namurwès avant, pendant et juste après la guerre. Les «Kriegscayès» dans leur contexte. Issus d’un petit groupe de professeurs et d’élèves de l’athénée de Namur, dans un premier temps, ils ne s’occuperont que de la défense du wallon ; entre 1910 et 1914, on les verra réagir contre le flamingantisme. Il s’agit d’une société assez élitiste, ce qui se dégage notamment de la cérémonie de la passète (les textes sont en quelque sorte passés au tamis avant d’être admis) et du serment qui l’accompagne. Une partie de ces œuvres, lues en séance, seront publiées dans Li Ban Cloke, et dans Li Couarneû, qui n’auront qu’une existence éphémère. Ils vont recruter de nouveaux membres, pour se retrouver à 12 en 1914. Pendant la guerre, ils vont continuer à se retrouver, tandis qu’au camp de Soltau va se constituer le groupe de quatre RNP, lès Rèlîs namurwès prisonniers., qui adresseront aux RN une lettre datée de mai 1915 pour leur exposer leurs activités. De nouveaux membres vont s’inscrire, notamment Ernest Montellier, et avec lui la société s’ouvrira à la chanson et au théâtre. Un dès Rèlîs, Georges Pelouse, sera tué au front en 1918, après avoir animé une revue littéraire destinée aux soldats flamands aussi bien que wallons, portant d’ailleurs un titre wallon. Paul Maréchal, blessé, séjournera en Angleterre, en Italie, et en France, en tant qu’ingénieur. Après la guerre sera publiée une anthologie, Fleûrs dès sera publiée une anthologie, Fleûrs dès mwês djoûs,et assez souvent des textes dès Rèlîs seront publiés dans une nouvelle revue, née en 1924, le Guetteur wallon. D’autre part, lès Rèlîs vont s’affilier à la Fédération wallonne de la province de Namur. C’est en 1937 seulement que seront créés les Cahiers wallons.
Vient ensuite une biographie succincte de chacun des Rèlîs, exposant son activité avant, pendant et après la guerre, et munie  d’une abondante iconographie.
Les sources du présent ouvrage sont multiples, comptes-rendus  des séances, archives personnelles, publications diverses,  anthologies, articles, sans oublier les Kriegscayès proprement dits,  réunis en trois fardes contenant des textes admis par le Comité de  lecture et quelques documents. Ceux-ci sont reproduits dans leur
intégralité, et encadrés par un exposé explicatif.
L’orthographe a été vérifiée, régularisée éventuellement, par  Bernard Louis, orfèvre en la matière.
Bien sûr la personnalité de chacun s’y révèle, avec des thèmes  récurrents : l’attentat allemand, l’attitude du Roi, les massacres, la  vaillance de nos soldats, et par la suite les privations dues à la  guerre, et là on sent pointer, de temps à autre, la revendication  sociale, la pensée des prisonniers, les déportés, les collaborateurs,
ceux qui s’enrichissent du malheur des autres, l’aspiration à la  paix. Chez les prisonniers domine bien sûr le thème de l’absence,  le regret du pays natal, et les dures conditions de vie. Thirionet,  par exemple, devra être évacué sur la Suisse.
Après la guerre, tous ces textes, y compris ceux des prisonniers,  seront relus par le Comité de lecture, où l’on retrouve le plus  souvent les frères Marchal, et cela donnera lieu à des échanges  assez vifs entre ceux-ci et Thirionet, notamment. Il faut aussi noter  chez Paul Maréchal – qui se trouvait à l’étranger – une tendance à
l’exagération des méfaits allemands, tendance assez générale, bien  sûr, à l’époque.  Bien sûr, tous ces textes ne sont pas des chefs d’œuvre littéraires,  beaucoup d’entre eux ne sortent pas des sentiers battus. Mais  certains textes de Montellier, de Joseph Calozet (très actif dans la  Résistance), de Thirionet, de Charles Camberlin (médecin de  Malonne qui s’est littéralement tué à la tâche) sont marqués au  coin d’une grande fraîcheur et d’une réelle valeur poétique.
Dans Hommes d’abord, Wallons ensuite, Belges pour ce qui  reste.Lès Rèlîs namurwès à l’épreuve de la Grande Guerre, Paul  Delfosse va s’employer à replacer dans le contexte, politique  surtout, les entreprise des Rèlîs. Notons plus particulièrement  qu’ils ne veulent pas d’un wallon unifié, ni non plus du  remplacement du français par le wallon. En approchant des  élections de 1912, la politique tient de plus en plus de place dans  la Ban Cloke, tandis qu’à partir de 1912 paraîtra Sambre et Meuse  de François Bovesse. Lucien Maréchal sera membre du comité de  rédaction. Il sera aussi l’un des fondateurs de la Ligue wallonne  de Namur. Son frère Paul écrira Li coq walon. Les Rèlîs en  viendront même à concocter une Adresse au roi qui ne sera  envoyée qu’en 1920, suite à la déclaration de guerre, pour faire
pièce aux revendications flamandes.
Laurence Van Ypersele signe, elle, un excellent texte intitulé La  patrie héroïsée. Quatre regards de Rèlîs: les évènements vus sous  l’angle de l’occupation, de la lutte armée, de l’exil et de la captivité.  Les Rèlîs sont en effet de parfaits exemples de ces situations.
Dans Les prisonniers de guerre. La perception de la captivité dans  les écrits wallons chez Edmond Wartique et Edouard Thirionet,  Jean Germain se penche sur l’une des publications les plus  réussies, les écrits d’Edmond Wartique et Edgar Thirionet, et  étudie chez eux la perception de la captivité. Tout, ou presque,
chez eux, éveille la nostalgie et la tristesse, mais une tristesse sans  emphase, qui s’exprime par des termes, des attitudes où le  concret, le geste l’emportent sur les grandes déclamations  pathétiques. Leurs poèmes sont d’une discrétion remarquable,  marquée au coin par l’humour. Leur récit commun en prose, Lès  crwès dins lès bruwères, fera preuve des mêmes qualités. Il se  terminera par : Vos-ôtes ossi, mès bons vîs soçons, vosse rîre a  sonné clér pus d’on côp, maugré l’ misére qui vos strindeûve./Et  portant asteûre, i m’ chone qui dj’a mau faît pusqi vos n’èstoz pus  là tortos po sorîre avou mi dès sakants bons sov’nîrs qui d’mèrenut  di ç’ timps-la…
Axel Tixhon : Le wallon, lalangue du ventre?Il est vrai qu’il s’agit  d’un thème omniprésent. Les Namurois ont toujours eu la  réputation d’être de bons vivants, et les restrictions causées par la  guerre faisaient de la nourriture un souci lancinant.
Cette ressource ultime de l’humour, Pierre Manil va l’analyser  jusqu’en ses fondements philosophiques, dans son exposé  Humour et résistance du moral.  Il s’agit là d’un élément central, qui court comme un fil rouge d’un  bout à l’autre du livre, avec l’étincelle du rire qui éclate lorsque  s’entrecroisent les torsades de deux discours étrangers l’un à  l’autre. Bergson ne disait-il pas que c’est le contraste qui provoque  le rire ? Comme l’écrit Pierre Manil, un basculement du rationnel
vers le non-rationnel.
Enfin, Joseph Dewez reprendra la parole pour analyser  l’expression religieuse dans trois Noëls de guerre, de Calozet,  Lucien Maréchal et Emile Robin. Il dira de Pont d’avance, celui  de Robin, que c’est le poème le plus désespéré des Kriegscayès,  alors que les notations religieuses sont plus fréquentes dans les
œuvres en français que dans celles en wallon de Joseph Calozet..On me pardonnera, je l’espère, un compte-rendu aussi long : c’est  qu’il ‘agit d’un fort volume de 448 pages in-quarto, et, surtout non  d’un ouvrage de circonstance, mais d’un ouvrage de référence et  de ressourcement, pour lequel il convient de saluer le travail
considérable qui a été accompli par les Rèlîs.

Joseph Bodson

 

 

Joseph Selvais, Pasquéyes di tos lès Djoûs, contes d’ayîr et d’audjoûrdu, SLLW, Liège, 2014. Société de langue et de littérature wallonnes, Université de Liège, place du XX Août, 7, 4000 Liège.

selvaisJoseph Selvais, Rèlî namurwès, pratique le wallon de Hemptinne-Eghezée, et une bonne part des textes ici réunis ont paru dans les Cahiers wallons. Ils lui ont valu le Grand prix biennal de la Ville de Liège en 2013.

Comme il le dit fort bien dans son avant-propos, Ce sont ces petits faits de tous les jours que le lecteur parcourra ici, scènes de la vie quotidienne, tableaux, portraits, reflets de l’âme et de l’esprit wallons. Plaisants ou graves, cocasses ou parfois tragiques.

Ils sont surtout marqués au coin d’une grande tendresse pour ses personnages, qui se camoufle parfois derrière l’humour; mais si l’on réunissait tous ceux qui apparaissent au fil de ses nouvelles, il y aurait de quoi peupler tout un village, avec le facteur, l’instituteur,le garde-champêtre, le fermier, l’épicière, le boucher…un peu comme les santons dans une crèche provençale. Mais jamais il ne verse dans la naïveté, ni dans la gentillesse un peu facile. Non, jamais on ne le prend sans vert. Et les ridicules des uns et des autres y sont épinglés sans défaut: ainsi la sotte vanité de ce boucher, qui, après de longues discussions à la recherche d’une enseigne pour sa boucherie, se verra proposer Au roi du salami, Aus pîds d’ poûrcia, Au Cochon doré, A la fine saucisse…le résultat des courses, vous le trouverez dans le livre.

Oui, vous y trouverez de tout, comme dans les p’tits botikes d’autrefois: des avares, des grigneux, ceux qui savent tout, ceux qui ne savent rien…et chaque fois, cela se trouve incarné dans l’une ou l’autre fôve, plus savoureuses les unes que les autres. Avec un coin de tendresse pour le vieux maître passionnant et distrait, et la soupe de bobonne, dont je vous donne la recette en mille.

Oui, ils en ont de la chance, les paroissiens d’Hemptinne…avec, en prime, de bien jolis dessins de Véronique Selvais, une fable et un flori-conte…

Joseph Bodson

 Jean-Marie Kajdanski, Être là, avèc, poèmes, MicRomania, 2004, 80 pp, Crombel, bd Roullier, 1, 6000 Charleroi. elmojodeswalons@skynet.be

kajdanskiUne poésie très simple, parlant de choses simples, avec des mots simples. Mais cette simplicité n’est que de surface : les mots, si on cherche à les pénétrer, sont gonflés de sève, et leur mise en perspective ne cesse de créer entre eux des relations nouvelles, d’amour ou de lutte. Chacun de ces mots, chacune de ces sonorités sont emplis à ras-bord d’un vacarme de vie que seul le silence permet de pénétrer. D’où, p.7, le dialogue « à mots muets » entre l’homme et le peuplier :

Sés mins à plat d’sus l’ culée/i-écange sés mots moyôs/avè ceûs du poupier

 Jusqu’à ce que vienne, p.8, la présentation du titre : ète là/èd’lê, avèc. Une présence au monde à nulle autre pareille. Il ne s’agit pas ici, comme chez les romantiques, de projeter ses sentiments dans la nature, d’en attendre une réponse, qu’elle soit de connivence, d’apaisement ou de rigueur. Il s’agit seulement d’être là, avec. D’écouter, d’entendre, de sentir le peuplier, le merle et tous les autres. Et puis d’être là, avec. On a branché la prise, le courant passe, et chacun de ces mots eux-mêmes que je viens d’employer, branché, prise, courant, passe, ne sont-ils pas des mots de nature, dont nous avons un peu oublié le sens premier ?

Nous sommes bien loin ici de ce regret dépassé du bon vieux temps.

Jean-Marie Kakjdanski le dit et le redit avec force (p.19) : èj vié d’ène ôte vie, p.13 : afiké d’dins l’ momint présint, p.15 : ravaler tout ç’ vért.

Mais ce présent lui-même n’est pas une simple marque dans l’écoulement du temps, c’est la maturité de la graine (p.23) d’où, à la p.45, l’idée que démeûrer, ch’ést daler. Et nous retrouverons, à la p.67, le thème de la pluie, symbole de durée, dans les mêmes termes presque qu’au début du recueil. Comme un leitmotiv.

Une poésie forte, et faite pour durer. Non pas comme un défi au temps, mais un accomplissement du temps, qui n’est rien d’autre que le mouvement de la vie, en nous, autour de nous.

Joseph Bodson

barryFélicien Barry, Sov’nances di quatôze, extraits des mémoires en wallon. El Bourdon, 2014, 80 pp.

El Bourdon, à son tour, nous présente des souvenirs sur la guerre de 1914. Pas n’importe lesquels: ceux de l’un de ses fondateurs, Félicien Barry. Un homme exceptionnel par ses dons, sa curiosité, ses talents variés. Passionné par le théâtre wallon, l’imprimerie, la pêche, il réussit à se faire engager par un patron imprimeur, qui lui enseigna les rudiments du métier. Il se mit à son compte, et eut bientôt l’idée d’imprimer des affiches de cinéma, des publicités, auxquelles il adjoignit des histoires en wallon, et ce fut El Chariguète, le prédécesseur du Bourdon. L’entreprise allait prendre de l’ampleur, avec des hauts et des bas. Mais ici, son journal, que son fils a communiqué à Jean-Luc Fauconnier, porte sur les années de guerre.

Comme le dit fort justement Jean-Luc Fauconnier dans son introduction, On est face à un tableau très concret qui témoigne de la vie difficile des civils de la région, des subterfuges qu’ils durent élaborer pour survivre, des moments de plaisir qui leur permirent d’endurer ces aléas. Et nous assisterons ainsi à l’arrivée des Allemands, aux combats de rue, à Charleroi, avec les Français, avec des tranchées qui barrent les rues, aux massacres de civils. Et, par la suite, les contacts avec les blessés français et nord-africains à l’hôpital, l’enterrement des morts allemands, et puis la vie qui recommence, malgré tout, l’école, le théâtre…ce seront alors des blessés allemands qui empliront les hôpitaux. Enfin, l’arrivée des troupes alliées, les Allemands joyeux de la fin de la guerre, malgré la défaite et la débandade, et la maison emplie de soldats australiens, irlandais, néo-zélandais, sans oublier les anglais.

Ce qui caractérise Lucien Barry? Outre sa débrouillardise, une certaine gouaille, bien wallonne, et qui permet de survivre à tout. Un bon sens certain, de la volonté, du courage, qui lui permettront de mener à bien ses entreprises. Et, c’est peut-être l’essentiel, une profonde pitié pour les misères humaines, chez les uns comme chez les autres. C’est cela, sans doute, mieux que tout, le véritable humanisme.

Joseph Bodson

 Charles Massaux, Un Chwès de choix. Chez l’auteur, rue des Granges, 4, 5100 Wépion.

 Charles Massaux est une signature bien connue au pays de Namur. Celle d’un chroniqueur de la vie locale, celle d’un auteur wallon et d’un animateur d’émissions dialectales sur quatre radios libres. Celle aussi du fondateur et rédacteur en chef de Li Chwès, une revue wallonne qui a fêté en 2014 ses vingt années de présence dans le paysage éditorial de la capitale de la Wallonie. 20 ans, 200 numéros : un cap qui se devait d’être marqué d’une pierre blanche.

La pierre blanche en l’occurrence est un ouvrage consacré aux Chwès qu’ont faît r’glati l’nom d’leû vîye cité (Les Namurois qui ont fait briller le nom de leur vieille cité). Charles Massaux a sélectionné une cinquantaine de personnalités qui se sont illustrées dans la création artistique, la littérature, l’histoire, le théâtre, le cinéma, etc. Elles sont présentées en quelques lignes succinctes, écrites en français et en wallon. A côté des incontournables (Rops, Bovesse, Wérotte, Masson, Montellier…), on est heureux de trouver des noms moins connus du grand public, tels le sculpteur Albert Houart, l’historien André Dulière ou l’abbé Joseph André qui organisa durant la guerre le sauvetage de milliers d’enfants juifs.

L’ouvrage est abondamment et magnifiquement illustré. On épinglera en particulier sa jolie couverture où un « arsouille » semble adresser un clin d’œil complice au lecteur.

Michel Arnold

 Hommage à Émile Lempereur, (1909-2009), Liège, Société de langue et de littérature wallonnes, 2014, Mémoire wallonne, n°17. 7, place du XX Août, 4000 Liège.

lempereurDans son avant-propos, Jean-Luc Fauconnier retrace en ses grandes lignes la longue et féconde carrière d’ Émile Lempereur, décédé à la veille de son centenaire: poète, créateur, notamment en adaptant des pièces du répertoire liégeois, critique littéraire, mémoire vivante de la culture wallonne. Mais surtout, l’homme, le poète, le président de l’Alliance littéraire wallonne de Charleroi. Il allait surtout marquer son époque par un retentissant rapport présenté à Charleroi, en 1933, lors du Congrès de littérature et d’art dramatique wallon: Du renouvellement des sources d’inspiration dans la poésie wallonne. Un titre modeste à première vue, mais qui allait bien plus loin qu’il ne laissait à penser: il s’agissait de rien de moins que de rénover notre poésie, pour la mettre au niveau des « grandes » poésies européennes et autres. et, si l’on jette un regard en arrière, on peut juger qu’effectivement la mission a été accomplie: toute une pléiade d’excellents poètes, Willy Bal, Jean Guillaume, Émile Gilliard, Albert Maquet, et bien d’autres encore en ont fourni la preuve. Jean-Luc Fauconnier, dans Les interventions d’Émile Lempereur lors des congrès de 1933 et 1934 de l’Union nationale des Fédérations wallonnes, analyse en détail les réactions nombreuses, tant négatives que positives, suscitées par ces interventions, qui ont marqué un tournant important de notre culture. Quant à lui, Michel Meurée s’attache au dramaturge: Émile Lempereur et le théâtre en wallon. Il y souligne son rôle d’adaptateur du théâtre wallon liégeois en carolo, ainsi que ses nombreux articles de critique qui ont mis ce théâtre en valeur. Tout cela sera synthétisé en 1980 par la publication à l’Institut Jules Destrée des Aspects du théâtre wallon contemporain. Jacqueline Lempereur, dans Émile Lempereur, mon père, nous rend plus proche l’écrivain, depuis sa prime enfance, au Tiène Robô, à l’École Moyenne de Châtelet, son pacifisme et sa correspondance avec Giono, la captivité à Greifswald, et puis, une fois rentré, les séances de cinéma, les opérettes, l’aide apportée à Jacqueline lorsqu’elle travaillera à un mémoire, à Liège, sur la Toponymie de Mettet. Enfin, Jacques Lardinois, avec sa précision habituelle, se livrera à une analyse très poussée de la langue de Lempereur, sous le titre modeste de Quelques considérations sur le wallon utilisé à Châtelet. Une zone intermédiaire, pourrait-on dire, entre le wallon central et l’ouest-wallon, plus précisément la région de l’Acoz et de la Biesme, avec ses variations fréquentes, notamment dans les conjugaisons, entre les formes du namurois et celle de l’ouest-wallon.

Ces différentes interventions  sont reprises d’une semaine d’hommage organisée par la Ville de Châtelet et l’Association littéraire wallonne de Charleroi à la Maison Magritte du 8 au 17 juin 2012. avec exposition d’œuvres d’artistes de Châtelet et sa région, et, le 16 juin, une séance organisée par la Société de langue et littérature wallonnes.

Cercle culturel de Saint-Mard, Musée de la Parole en Ardenne, Nez-a…v’tchauffi au pèle et fâre èl couarre. Chansons et textes en patois gaumais, accompagnés d’un CD. Musée de la Parole en Ardenne, 3, rue du Chant d’Oiseaux, 6900 Marche-en-Ardenne.

C’est Denis Berque qui, en 1979, avait enregistré sur un Revox et publié les textes sur stencils. C’est le même Denis Berque qui a assuré aujourd’hui leur remastérisation, tandis que Jean-Luc Geoffroy se chargeait de la numérisation et de la conception du livre et du CD. Il s’agit là d’une initiative très heureuse, de nature à susciter un nouvel intérêt pour le gaumais.

Bien sûr, on ne s’attend pas à trouver là de la haute littérature, mais la littérature populaire, qu’il s’agisse de fables, et elles sont nombreuses, et savoureuses, sous la plume de Julien Guillain, de Raymond ou René Saussus, ou du Djean don Gaillard, avec assez souvent un retournement spectaculaire, une sorte de tête-à-queue de la morale, qui fait ainsi un pied-de-nez aux pouvoirs établis; qu’il s’agisse de chansons guillerettes, que l’on retrouve sur le CD qui accompagne le livre, pleines d’entrain, d’éclats de rire et assez souvent d’une poésie qui pour être populaire, elle aussi, ne manque pas pour autant de finesse, et d’une fraîcheur inconnue à la poésie qui suit les normes et les convenances académiques – je songe ici à la superbe chanson de Jean-Claude Watrin; de saynètes paysannes, où la scatologie est bien sûr présente, sans le moindre complexe. Honni soit qui mal y pense! Rabelais n’est pas loin.D’histoires, de blagues, de souvenirs: c’est tout cela que draine et qu’entraîne la mémoire populaire, et nous devons savoir bien gré à Jean-Luc Geoffroy de donner ainsi une nouvelle vie à tous ces textes, qui transmettent, sans en avoir l’air, et sans trop se prendre au sérieux, les joies, les peines, les travaux et les amours de tout un peuple.

Joseph Bodson