Philippe BAILLY… troubadour intemporel !

 

« J’ai connu Philippe à ses débuts au Grenier aux Chansons, chez Jane Tony. Immédiatement, j’ai décelé son talent. Ses textes, ses chansons, ses goualantes, son théâtre médiéval… de la fougue et du plaisir à partager ! « 

Alain Miniot

Bien d’autres le confirmeront ! Rencontre.

                                                                                                                     Propos recueillis par Noëlle Lans.

La musique

Votre oncle Henry Clymans, compositeur et organiste bouillonnais, a-t- il influencé votre carrière musicale ? Ou quelqu’un d’autre de la famille ?

Je n’ai pas connu mon grand-père Maurice Clymans, organiste, compositeur et chef de musique à Bouillon. À son décès en 1936, son fils Henry lui succéda aux grandes orgues et à la direction de l’Harmonie Bouillonnaise (jusqu’en 1994). Je suis fier d’être le filleul d’un tel parrain ! Plusieurs de ses pièces d’orgue ont été récemment publiées.                    

(Henry Clymans)

Comment est né votre intérêt pour la musique ?

J’ai joué du violon dès l’âge de 5 ans. J’aimais la vibration de la corde que je ressentais dans tout le corps. C’est sans doute pour cela que je n’ai pas aimé le piano auquel je fus ensuite… confronté. Finalement, mon parrain m’accompagna à Bruxelles pour choisir ma première guitare.

Le 17 juillet 1972 (vous avez 24 ans) est à marquer d’une pierre blanche. Marcel Leroy, écrivain-poète régionaliste très attaché à la Semois, vous invite à chanter pour la première fois dans la cour du château de Bouillon. Quel souvenir en gardez-vous ?

Très malade, ma mère avait tenu à monter au château pour me présenter à un de ses amis d’enfance : Marcel Leroy, devenu conservateur du château. À l’écoute de mes premières chansons qui parlaient de l’Ardenne, Marcel me demanda de participer au concert prévu la semaine suivante. Ma sœur m’accompagna au luth. Je n’imaginais pas que c’était le début d’une grande aventure. Ma mère et Marcel disparurent un an plus tard ; et c’est en pensant à eux qu’aujourd’hui, je commence encore mon récital par un extrait de Poème à la Semois de Marcel Leroy.

 

Déjà auteur, compositeur, interprète à l’époque, vous avez donc été rapidement rejoint par votre sœur Michèle, excellente musicienne elle aussi. Comment a fonctionné votre duo ?

Tout d’abord, il faut dire que je ne me considère pas comme un excellent musicien. Très jeune, j’ai d’abord été attiré par la poésie, puis par la musicalité du texte, puis par la mélodie qui pouvait enrichir le texte. Puis, comme j’avais de bonnes notions de musique… Ma sœur, excellente musicienne, elle, apporta des arrangements, une seconde voix, du rythme… C’est ainsi qu’elle m’accompagna au luth, au clavecin, au pipeau, à la cithare, au métallophone et à la harpe celtique ! Je vous laisse imaginer le « déménagement » quand nous partions en concert. Et la tête des douaniers ! Aujourd’hui, je rechante seul. C’est plus dépouillé, mais cela privilégie la poésie du message.

 

En tant que Troubadours de Bouillon, vous avez visité nombre de fermes et de châteaux de la Wallonie et du nord de la France. On pouvait aussi vous découvrir au « Grenier aux Chansons » de Bruxelles, dans les caves du château de Marie de Hongrie à Binche, ou lors de la fête moyenâgeuse de Franchimont. Ou encore celle du Quartier de Bretagne, à Bouillon. Des souvenirs particuliers de cette époque ?

Pas question en effet de se produire dans des endroits quelconques. Pas de fancy-fairs, pas de chapiteaux… Mais des lieux d’ambiance qui favorisent l’écoute. Et aussi beaucoup de complicité avec Jane Tony du Grenier. Ou avec Guy Adam, Maurice Pirotte et Roger Dewerixhas à Bouillon.

 

Le souvenir le plus marquant ?

Bouillon, monument aux morts. À la demande du bourgmestre, je rédige et lis le discours du 21 juillet (j’ai toujours le texte). Après ce moment rare, une vingtaine d’anciens chasseurs ardennais nous entraînent, ma sœur et moi, dans une clairière éloignée (La Gernelle) où avaient été fusillés des otages pendant la guerre. Et là, dans le silence impressionnant de la forêt, nous donnons Le chant des partisans. Deux voix, pas d’instrument, rien qu’un djembé pour le rythme. Tous les chasseurs ardennais pleuraient.

 

Les Troubadours de Bouillon ont connu pas mal de succès. Michèle et vous avez même été finalistes du Festival d’Obourg et deuxièmes lauréats lors du concours télévisé « Chantons français ». Comment avez-vous vécu ces expériences ?

Ce furent des expériences intéressantes, des échanges avec des professionnels, avec d’autres chanteurs. Mais encore aujourd’hui, je préfère une belle grange ou la cour d’un château à l’étroitesse d’un studio. Car il n’y a rien de mieux que la chaleur et le sourire des gens qui vous découvrent… Pour tout dire, en plein hiver, au « Grand feu » de Mogimont, après la messe, nous allions chanter de ferme en ferme, même dans les cuisines… (entre deux chansons, nous avions même assisté à la naissance d’un veau).

 

À Theux (600 Franchimontois), pour le marché médiéval traditionnel, nous allions d’un étal à l’autre, pour offrir à chaque artisan une chanson liée à son activité (80 chansons sur le weekend)…

(Theux – Le Château de Franchimont)

 

 

Les titres de vos chansons sont évocateurs : Le testament Godefroid, Au bastion de Bretagne, Le pont de Cordemoy… La Semois et la ville de Bouillon semblent vous offrir une solide source d’inspiration ! Et puis, il y avait les apéros chantés chez Robert, à la Vieille Ardenne… ou encore les repas gastronomiques à Frahan, à Sensenruth… Gastronomie, poésie, musique et convivialité ne semblent pas incompatibles !

Un soir, après avoir chanté dans un petit hôtel, nous avons été remerciés par une omelette aux cèpes… et une bonne bière (pas encore la Godefroid qui allait naître plus tard).

Le récital aux Roches Fleuries à Frahan, c’était aussi un rendez-vous annuel… Du marcassin ou du faisan pour susciter la chanson ? Pourquoi pas, si c’est une chasse raisonnée.

(Bouillon – Le pont de Cordemoy)

 

La musique peut-elle s’exprimer autrement qu’à travers un instrument de musique? Êtes-vous sensible aux sons provenant de la nature : ressac, vent, chant des oiseaux, forêt…?

J’ai vu le merle mon ami

Qui chantait son chant favori

Je l’ai suivi.

Il a remonté la rivière,

La truite rêvait solitaire

Sur l’onde claire.

M’a déposé sur la colline

Où j’ai trouvé la mandoline

Que je taquine…

Il faudra que je vous la chante un jour, celle-là… Et puis, il y a l’eau qui fait chanter la pierre…

Quel type de rapport entretenez-vous avec le silence ?

 

Comme vous le savez, depuis 15 ans, je suis « tombé » dans l’écriture de théâtre. Et plusieurs de mes pièces ont été écrites dans le silence de l’abbaye d’Orval. J’ai aussi essayé Chimay, mais je n’y ressentais pas la même chose. Quand j’étais fatigué d’écrire, j’allais écouter le chant des moines. Je crois que je pourrais être moine… pendant cinq jours.

 

Trouvère, troubadour… Avez-vous la nostalgie d’une autre époque où vous auriez peut-être préféré vivre ?

J’ai aussi des chansons qui prouvent que le trouvère doit vivre avec son temps. Par exemple Wallonie-la-Neuve écrite après la marche blanche. Ou Résistance, écrite pour l’anniversaire de la libération des camps…

Avez-vous déjà participé à des spectacles moyenâgeux ou celtiques ?

Oui, mais les spectacles de ce genre n’engendrent pas souvent l’ambiance que je recherche. S’il n’y a que de la bière et de la grosse saucisse, je ne m’y retrouve pas. Par contre, je me souviens de la Fête des 3 arts au bord de la Semois… Et de nos interventions lors du combat des chevaliers…

En dehors de la chanson française, appréciez-vous d’autres styles de musique : classique, jazz, folklore … ?

Bien entendu ! En plus de la musique romantique, j’apprécie le folklore russe, la musique irlandaise. Puis le blues et le jazz New Orleans. Et je ne suis pas insensible aux expériences contemporaines.

Quels sont les compositeurs que vous appréciez, toutes époques confondues ?

Brahms, Beethoven, Schubert, Chopin, Moussorgski, Vieuxtemps, Prokofiev, Jarre…

Et quels sont vos chanteurs ou interprètes préférés ?

Jacques Brel, Jacques Douai, Felix Leclerc, Jean Ferrat, Maxime Le Forestier, Claude-Michel Schönberg, Claude Maurane, Luciano Pavarotti…

Quand on se trouve face à un auditoire, s’agit-il de le divertir, de partager l’instant avec lui, ou éventuellement de lui enseigner quelque chose ?

Il faut d’abord engager le dialogue. Par un texte qui surprend. Avec la voix. Avec les yeux. Capter les réticents et les distraits. Puis, quand le courant passe, chansons riantes peuvent alterner avec ballades et textes moins faciles. Il faut éviter l’enseignement, mais j’ai du mal à m’empêcher de faire passer quelques idées. Après, le spectateur est adulte, il prend ce qu’il veut…

Certains publics sont-ils plus réceptifs et plus réactifs que d’autres, selon l’âge ou les endroits ? Le souvenir d’un récital traumatisant ?

Deux souvenirs.

Le premier lors d’une messe de mariage en Gaume. J’avais chanté Quand on a que l’amour. Chanter Brel à l’église, pour le curé conservateur du village, c’était un sacrilège. Il vint s’asseoir à côté de moi et me dit « Vous n’en chanterez pas une deuxième ! ». Et tout le monde se demanda, y compris les mariés, pourquoi je demeurai ensuite silencieux jusqu’à la fin de l’office.

Le second, lors du vernissage d’une exposition de peinture (d’humeur agressive). Au moment de lancer la première note de la deuxième chanson, une main stoppa mon bras : « Le peintre n’aime pas ».

Le souvenir d’un récital « idéal », euphorique, où tout fut parfait ?

Weekend du 15 août. 25 degrés. 21 heures, avant le feu d’artifice prévu à 22h30’ et… grande panne de courant à Bouillon. Que faire ? Le syndicat d’initiative construit rapidement un radeau avec quatre « pédalos ». Deux grosses batteries de camion pour l’amplification. Deux micros. Et, lentement, sur la Semois qui n’en revient pas, les troubadours traversent la ville avec leurs chansons ardennaises. Cela résonne superbement dans la vallée. Les rives sont noires de monde. Dans le ciel se découpe l’ombre attentive du château…

(Château de Bouillon illuminé en début de soirée)

Après avoir chanté pendant 25 ans, vous animez le cabaret artistique de la Ferme de Froimont (Brabant Wallon). Julos Beaucarne, par exemple, figure-t- il parmi les artistes invités ? Sinon, quelques noms ?

Julos (que je fréquentais par ailleurs dans les ateliers d’écriture) est effectivement venu plusieurs fois à la ferme. Je l’avais notamment invité pour les fêtes de Wallonie. C’est un personnage riche et attachant. Un grand philosophe. Le maître des mots. Je me souviens aussi d’un extraordinaire concert d’Yvan Rebrov.

 

 

Vous avez également été échevin de la culture à Rixensart. Quelles étaient vos priorités ?

Ma priorité n’était pas de faire venir de grandes vedettes ou de grands spectacles, mais de consacrer les moyens financiers à faire éclore les boutons de culture qui s’oubliaient au sein même des quartiers. Je me suis beaucoup appuyé sur les trois bibliothèques de la commune et sur les troupes locales de théâtre. De bons foyers qui produisent de la chaleur humaine !

 

 

 

L’écriture, le livre et « Patch-éditions »

Vous avez présidé l’association « L’écrit dure » qui avait pour objectifs l’organisation d’ateliers d’écriture et l’édition d’ouvrages sous le nom de «Patch-éditions ». Vous arrive-t-il d’animer des ateliers d’écriture ?

À Rixensart, j’ai animé des ateliers d’écriture… pour les enfants de sixième primaire ! Une expérience à renouveler ! Quand j’aurai un peu plus de temps, je me lancerai dans d’autres aventures. Comme le cours de français donné à Carson City (Nevada)… autour de la chanson À la claire fontaine.

Après l’édition d’une vingtaine d’ouvrages (poésie, nouvelles, théâtre), j’ai un peu mis « Patch-éditions » entre parenthèses, mais le réveil s’annonce… L’objectif de « Patch-éditions » est de réaliser, avec le concours d’une graphiste professionnelle, une petite série d’exemplaires de grande qualité, dans des domaines peu suivis par les maisons classiques d’édition, comme la poésie ou le théâtre. La réédition de Mots et sang des femmes d’Ariane François-Demeester avait notamment été saluée lors de la dernière Foire du Livre à laquelle la poétesse avait pu assister.

Vous-même poète et écrivain (surtout dramaturge), avez-vous déjà été tenté par l’écriture d’un roman ?

Tenté oui. Les idées ne manquent d’ailleurs pas. Mais jusqu’ici, j’ai toujours reculé devant la charge de travail que cela représentait. J’ai toujours l’idée d’adapter (ou de faire adapter) ma pièce de théâtre Le livre d’albâtre pour en faire un roman ou une BD. Mais il faudrait que je me fasse introduire dans le monde de la BD.

Le « texte idéal » a-t-il déjà été écrit ?  Si oui, par qui ?

Le texte idéal n’existe pas. Mais il y a nombre d’excellents textes illustrant différents types d’écriture. Et en cette matière, il est difficile de  ne pas être subjectif… J’ai dernièrement relu les romans de notre romancier wallon Jules Boulard. Voilà un style qui me plaît, un schiste qui colle à ma peau d’Ardennais… Quand je disais que je serais subjectif…

Durant de nombreuses années, vous avez été président de la « Maison Littéraire du Roman Païs ». Quelques temps forts ?

Des lectures, des rencontres, des spectacles, des éditions… Je me souviens y avoir présenté notre président Joseph Bodson, le dramaturge Éric Durnez, l’éditeur Émile Lansman, le nouvelliste Michel Lambert, le violoncelliste Luc Dewez, le pianiste de jazz Charles Loos…

Vous êtes très impliqué dans tout ce qui touche au livre et à la lecture publique. Pourriez-vous concevoir la disparition du « livre objet » au profit du « livre virtuel » ?

J’ai appris à lire avec mes yeux… quelque chose d’agréable au toucher. Avec du grain et de l’odeur dans du papier. Un objet réel dont le dos colore ma bibliothèque et se rappelle au bon souvenir. J’écris sur mon clavier, mais j’édite et je lis sur papier. C’est dépassé ? Je n’ai pas de problème à ce que des suivants me dépassent, mais je prédis le grand retour du livre papier comme objet de plaisir ou ami de collection. Regardez ce qui se passe avec les disques vinyles !

L’écriture théâtrale

Depuis 2001, vous vous consacrez à l’écriture théâtrale. Une douzaine de pièces à ce jour, dont certaines ont été jouées et/ou primées. Quel a été votre déclic pour aborder ce genre littéraire ?

Je me suis rendu à un weekend d’écriture à La Louvière. Un bon weekend de poésie pour me « lâcher ». Surprise à l’arrivée : c’était un weekend de théâtre ! D’abord des monologues, puis des dialogues. Je me suis découvert très à l’aise. Un vrai déclic.

Quels sont les dramaturges que vous appréciez – toutes époques confondues ?

Sophocle, Racine, Molière, Shaw, Tchékhov, Maeterlinck, Brecht, Louvet, Piemme…

Dans Asval-en-terre, une fresque intemporelle qui met en scène une civilisation luttant pour sa survie, il y a cette phrase assez étonnante : «Les hommes gesticulent et les femmes bavardent, la race des chênes est supérieure. » Un clin d’œil personnel ? 

Dans la bouche du druide, c’est une affirmation que Julos n’aurait pas désavouée. Face à l’agitation des hyperactifs et des parleurs, il y a la sérénité, la majesté du chêne et la marche tranquille de la nature…

Dommage qu’Asval-en-terre n’ait jamais été montée ! Pour les curieux, je dispose encore d’une vingtaine d’exemplaires. Je ne vais tout de même pas les brûler !

La plupart des thèmes abordés – parodies contemporaines, drames sociaux, souvent liés à l’actualité (disparition des papeteries de Genval, réchauffement climatique…), ou historiques – ne sont jamais traités à la légère. Une pièce doit-elle contenir un message ou susciter une réflexion ?

Mes textes sont souvent le fruit d’un projet avec une troupe ou une commune, visant à mettre en valeur un fait historique, un quartier, un folklore, une problématique. C’est dans ce « décor » que j’inscris ensuite une histoire et fais réagir librement des êtres de chair. Il faut éviter de tomber dans le sermon ou dans la recommandation. Mais deux personnages peuvent confronter leurs idées et susciter la réflexion.

Le spectacle théâtral Le Dérangile, basé sur l’évangile de Jean, a rassemblé un grand nombre de participants et suscité l’enthousiasme de la presse : Une Comédie Musicale exceptionnelle, dérangeante, interpellante ! Quarante jeunes sur les planches pour faire vivre une histoire vieille comme le monde, mais plus moderne que jamais !  (La Libre Belgique 24/02/2006). Cette expérience fut certainement jubilatoire…

 

(Le groupe  » Les Jean d’ici », qui a créé le Dérangile)

Au départ, je devais adapter l’évangile de Jean pour un groupe de jeunes bruxellois. Mais les rencontres, collaborations et répétitions accouchèrent d’une comédie musicale de 150 minutes, avec 38 participants et un enthousiasme qui me dépassa complètement. Neuf mille spectateurs…

Les livres, CD et DVD sont épuisés, mais pas les amitiés profondes. La reprise l’an dernier de ce spectacle par un groupe de jeunes parisiens fut à la fois une surprise et un immense plaisir. Ils ont même joué à Cracovie.

Pour votre pièce La Papeterie (drame social inspiré par le site des anciennes papeteries de Genval), Ariane François-Demeester utilise des mots percutants pour qualifier votre manière d’écrire : Le style est direct. Il frappe, il attaque, il fonce, il critique… il touche, il émeut, il s’apitoie…. Le style « Frères Dardenne » ?

J’ignore si ma façon d’écrire a été influencée par les dialogues des célèbres frères. Que je salue ! Mais il est vrai que je pratique souvent la réplique courte. Sans m’interdire une réplique plus longue lorsqu’elle est nécessaire. Ce qui, accessoirement, permet de faire souffler les comédiens… et les spectateurs. J’aime aussi glisser une scène constituée d’un monologue. Sans doute l’héritage du troubadour solitaire qui veut s’épandre ou crier sa peine… Dans un scénario, il faut bien positionner les moments de crise et les passages plus calmes. Comme dans un roman, un film ou une BD, il y a des rythmes à respecter.

 

L’aspect pittoresque, traditionnel, local de certains coins de Wallonie n’est  pas oublié dans votre production théâtrale. Il y a ainsi la pièce L’Héritage du p’tit Patchi, inspiré par la marionnette « Le p’tit Patchi » de Paul Méganck, un conte typiquement brabançon, et Le VîPaurin, contant l’origine de la tarte du même nom, une spécialité gastronomique de la commune de Rixensart. Le côté chaleureux, simple, convivial, déjà évoqué pour le « troubadour » est décidément indissociable de votre personnalité!

Celui qui travaille, souffre, mange, vit des moments heureux ou difficiles, celui qui parle avec son voisin, croise un étranger ou prend le temps d’écouter les vieux se raconter… celui-là peut écrire. Qu’il écrive en français, en wallon ou en javanais, cela a peu d’importance.

Pas moins de 70 comédiens et figurants, avec tambours, armes et chevaux, ont participé à plusieurs reprises à votre spectacle Ils marchent pour Saint Feuillen (marche septennale reconnue comme patrimoine mondial de l’Humanité, à Fosses-la-Ville), avec une mise en scène de Bruno Mathelart (qui dirige la troupe du Rocher Bayard à Dinant).  Comment avez-vous vécu cette expérience « sur le terrain » ?

Travailler avec Bruno Mathelart, c’est extraordinaire. Il visite un lieu, il visite un texte. Puis il sort de sa poche une mise en scène fabuleuse, féérique. Qui met en valeur un site (en l’occurrence, le château Wilson à Fosses-la-Ville). Le salaire d’un auteur, c’est la mise en scène qu’il découvre lors de la première. Pour préserver ce bonheur, je n’assiste généralement pas aux répétitions. Si Bruno me téléphone demain, je retravaille avec lui.

 

 

Drame historique sur les guerres de religion, Le livre d’albâtre a été créé en octobre 2012 dans la collégiale Sainte-Waudru à Mons en costumes d’époque. Des photos témoignent de l’ampleur et de la beauté de l’événement. Vous ne pensiez peut-être pas, en rédigeant votre livre, qu’il connaîtrait une telle consécration ?

Exact. C’est d’abord le lieu exceptionnel qui a guidé l’écriture, avec l’esprit des chanoinesses et les sculptures de Jacques Dubroeucq. Ensuite, la superbe mise en scène de Barbara Dulière, les costumes de la Procession du Car d’Or, la noblesse des hallebardiers, le professionnalisme de l’équipe de Geneviève Chevalier, et les comédiens montois ont fait le reste. Le soir de la première, je n’ai pas pu retenir mes larmes. Chaque fois que je passe devant la collégiale, je prie pour qu’un jour Le G théâtre remonte ce spectacle.

Des projets ?

Je viens de terminer deux nouvelles pièces.

La cense des Hauts-Prés qui narre comment une ferme condruzienne traversa la Grande Guerre. Le texte a été lu en public. Le spectacle sera monté en 2018, cent ans après l’Armistice. Probablement dans l’abbaye des Grands Prés à Faulx-les-Tombes.

La salle commune est une tragi comédie qui stigmatise les vieilles cliniques d’antan. Il y a longtemps que je voulais aborder ce thème. La pièce devrait être traduite en wallon namurwè. Pas encore de projet de mise en scène.

Et aujourd’hui, je suis à la recherche d’un nouveau « challenge »…c’est-à-dire d’une ville ou une troupe qui cherche quelque chose à mettre en valeur, une idée à défendre…

 

Pièces écrites

 

  1. Asval-en-terre
  2. Facilitas
  3. Le Dérangile
  4. Les rats du fleuve
  5. Farmalitas
  6. L’héritage du p’tit Patchi
  7. La Papeterie
  8. Le VîPaurin
  9. Ils marchent pour Saint Feuillen
  10. Le livre d’albâtre
  11. La cense des Hauts Prés
  12. Neandertal
  13. La salle commune

Wallon… très très wallon !

Une de vos chansons, « Le Pont de Cordemoy » se termine par ces vers :

 « En Ardenne, les filles

On ne peut les dompter »

L’Ardenne… un pays à part ?

L’Ardennais descend de l’Ardennien.

Pour le comprendre, il faut pénétrer le plateau boisé où il cohabite avec le cerf, le chevreuil, le sanglier, le renard, le lièvre… puis descendre à la rivière.

Pour approcher son tempérament, il faut relire l’histoire des Celtes. Retrouver la sagesse des druides. Et fouiller les grottes de Ceux d’Avant.

(voir le monologue Neandertal, photo ci-contre).

Jules César pourrait aussi vous éclairer, lui qui a souvent préféré contourner la Silva Arduenna…

Né à Jemappes, de père binchois, votre mère est native de Bouillon. Vous avez vécu 37 ans à Rixensart et, à présent, vous séjournez à Gesves en Condroz namurois. Reste la Province de Liège !  Philippe Bailly, un wallon hors du commun ?

A fond wallon. Plutôt commun qu’hors du commun.

Les pieds bien calés sur les rochers qui suivent la Meuse et ses rivières.

Curieux de dénouer les fils qui relient traditions, glaise et forêts de chênes.

Afin d’imaginer comment s’est tissée notre Culture wallonne.