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Michel Arnold, Les chansons des allumeurs de réverbères à Namur (1793-1947), suite de trois articles dans les Cahiers de Sambre et Meuse , n°2-3-4/2015.  Rue Piret-Pauchet, 15, 5000 Namur.www.sambreetmeuse.be.

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Le prix Jacquet-Ladrier, organisé par le département d’histoire de l’Université de Namur et l’ASBL  Société royale Sambre et Meuse, est venu récompenser notre ami Michel Arnold. Michel avait déjà publié plusieurs études sur Namur et sa région (les cinémas à Namur, l’affaire Calbalasse), et la présente publication dénote effectivement un sens aigu de l’histoire: une démarche qui nous semble la meilleure, partir de petits faits de la vie quotidienne – ici l’histoire des allumeurs de réverbères et de leurs chansons, offertes chaque année aux citadins – pour rejoindre l’histoire plus large, celle de la ville de Namur au cours de la période visée.

La documentation ici réunie est de premier choix, rien n’y manque: les textes des chansons, en un wallon à l’orthographe très approximative, de nombreuses et belles illustrations, judicieusement utilisées par un observateur à l’œil aiguisé, la musique qui accompagne les chansons, de nombreuses références à la presse de l’époque ou à des études historiques. De plus, Michel Arnold est un écrivain-né, et ses textes se lisent avec autant de plaisir qu’un bon roman.

Il commence par nous retracer l’histoire de l’éclairage public à Namur, avec toutes ses vicissitudes: on passe ainsi de l’éclairage à l’huile à l’éclairage au gaz de houille (passage ralenti par l’explosion d’une usine à gaz), pour en venir à l’électricité. Chacun de ces passages sera envisagé avec beaucoup de méfiance par les allumeurs, qui craignent pour leur emploi. Jambes sera éclairée à l’électricité en 1905, et en 1906, on fera les essais du bec à incandescence Auer.

Dans la 2e partie, ce sont les chansons elles-mêmes qui seront étudiées (les premières datent de 1793), en parallèle avec la littérature dialectale, car les lettrés qui pratiquent cette littérature, comme Charles Wérotte, le Cercle des Canaris, qui deviendra le Cercle de Minteus, puis le Cabinet des Mintes en 1834, puis Moncrabeau, auront à cœur d’alimenter les chansons des lanturnis.  Julien Colson prendra la relève. Les thèmes sont variés: célébration de la Belgique et de son premier roi, arrivée du chemin de fer – assez étonnamment, pas d’allusions à la guerre 14, ni au roi Albert, ni au socialisme. Par contre, de nombreuses plaintes à propos de la misère du pauvre peuple…Parmi les auteurs, après Wérotte et Colson, Philippe Lagrange et surtout la famille Godenne, Joseph Xhénemont, et enfin Emile Robin, Ernest Montellier et Joseph Gilson, qui publieront la dernière chanson en 1947. A côté des lanturnis, il convient de citer les cwarneux do chestia, des veilleurs de nuit qui sonnaient les heures et annonçaient les incendies: le nombre de sonneries indiquait le quartier où le feu s’était déclaré; à signaler aussi les chansons de Djean l’Choveu, le balayeur des rues de Salzinnes.

La troisième partie sera consacrée à l’histoire de Namur et du pays, telle qu’elle fut répercutée par ces chansons.  Nous l’avons dit, elles sont marquées d’un certain populisme, et même conservatisme. Elle a raté le démarrage de l’industrie, vers 1830: plus tard, elle tentera de compenser par le tourisme, et y parviendra en partie. Nombreuses controverses, à propos de la destruction des remparts, pour ou contre le chemin de fer (Rops lui-même s’en moquera…), les nombreuses crises économiques, les nouveaux bâtiments – la gare, le square Léopold, le parc, les ponts et passerelles, le tram…Le inondations, enfin, qui étaient catastrophiques. Bref, c’est toute l’histoire de Namur qui est ainsi passée au peigne fin.

Michel Arnold? Un regard particulièrement aiguisé, une grande sensibilité, l’art de distinguer l’essentiel de l’accessoire…Bref, un prix largement mérité. Et nous citerons, pour terminer, l’une de ces  chansons, celle de 1947, une chanson d’adieu:

On n’nos vwèrè pus passer/Nosse grand baston su li spale/Avou l’électricité/L’ovradje si fait dèl centrale/C’est tot po lès lanturnîs. Todis couru à dadaye/Lumer, distinde  et r’nètî: V’là cor on mestî su l’aye.