L’Étrange destin d’une abbaye cistercienne (d’après le dossier 21 de l’Institut du Patrimoine wallon)

La Paix-Dieu est un site emblématique du patrimoine wallon. Il porte en lui toute la charge historique et émotionnelle d’un lieu vieux de huit siècles en même temps que la volonté de la Région wallonne de donner un sens à ce passé dans la perspective du XXIème siècle.

Quelles sont les origines de l’abbaye cistercienne de moniales La Paix-Dieu ? En 1098, l’abbé Robert de Molesme fonde l’abbaye de Cîteaux, dans un désert, en région dijonnaise. Il prône une forme de vie nouvelle tournée vers la prière et le travail manuel. À sa suite, Bernard de Clairvaux est à l’origine de la création de plusieurs centaines d’abbaye dans toute l’Europe. Rien qu’en Belgique, on dénombre cinquante abbayes cisterciennes de moniales, dont La Paix-Dieu sur la commune de Jehay-Bodegnée.

Le nom de Paix-Dieu trouve son origine dans un mouvement spirituel  des xe et xie siècles, organisé par l’Église catholique et soutenu par le pouvoir civil. Son but est d’obtenir une pacification du monde chrétien occidental et de maîtriser l’usage de la violence dans la société. (source Wikipédia)

L’analyse des chartes du monastère nous révèle que sa fondation est due au chevalier Arnould de Corswarem. En 1239, il rédigea un testament dans le but de fonder une abbaye de moniales cisterciennes pour « rendre gloire à Dieu et assurer le repos éternel de ses ancêtres. » Marguerite de Jeneffe, sa mère, est désignée comme fondatrice de l’abbaye qui s’implante dans un premier temps sur le fief de Robert d’Oleye. Notons que l’installation se fait sous le contrôle du Chapitre général de Cîteaux, qui délègue ses pouvoirs aux abbés d’Aulne et de Villers.

Cinq ans plus tard, en 1244, l’abbesse Aélide fait transférer le monastère d’Oleye à Bodegnée. Un certain nombre d’éléments militaient en faveur de ce site : lieu isolé au creux d’un vallon, entouré de bois et de prés et à distance raisonnable de terres cultivables. Il faut observer à ce propos avec quel soin les Cisterciens choisissaient le lieu de leurs implantations. Le dossier de l’IPW comporte un chapitre consacré au paysage naturel, signé Olivier Collette, et un autre intitulé Lecture d’un paysage cistercien, sous la plume de Jacques Verstraeten. Dans ces deux chapitres, il est fait largement appel aux connaissances de la géographie, de la géologie, de l’hydrographie et même de la cartographie ancienne (Ferraris).

Chantier de fouilles du cloître

Un des premiers soucis posé par l’installation d’une communauté religieuse est l’alimentation en eau et la production de force motrice. La construction d’un moulin – peut-être préexistant – et la présence de plusieurs ruisseaux sur le site de la Paix-Dieu constituent un atout majeur. De plus le terrain schisteux pouvait fournir des matériaux lithiques pour la construction des bâtiments. Enfin l’argile dans le sol constitue la matière première pour la fabrication de briques. On y trouve aussi de la houille. C’est ainsi que les premiers édifices se sont élevés vers le milieu du XIIIe siècle : un cloître embryonnaire composé déjà de plusieurs éléments. L’abbatiale ne fut édifiée qu’à la fin du XIIIe siècle. Elle se compose d’une nef unique de douze mètres de large, à laquelle est incorporée un couloir donnant accès à l’aile des moniales (chapitre, réfectoire, cuisine).

D’importantes transformations eurent lieu dans la première moitié du XVe  siècle. Elles sont motivées par la Devotio moderna, visant le retour à l’austérité matérielle et à l’élévation du niveau de vie spirituelle. L’abbatiale est amputée de sa première travée ouest pour la création d’un logis pour l’abbesse. Un nouveau mur de clôture est élevé au Sud. Ces transformations témoignent d’une volonté d’accentuer la hiérarchie sociale en séparant abbesse, moniales et converses. Des sépultures identifiées à la suite de fouilles attestent de la présence de petites filles qui étaient hébergées à l’abbaye, où elles recevaient une formation sommaire (civilité, catéchisme, travaux manuels et ménagers). On suppose qu’il s’agissait de proches parents d’une abbesse ou d’une moniale influente. Cette période porte la marque d’une forme de vie compartimentée avec comme clé de voûte le renforcement du statut de l’abbesse.

Au cours du XVIe siècle, de nouvelles modifications sont apportées à l’architecture de l’abbaye : oratoire, cloître, logis de l’abbesse, brasserie. Il fallait empêcher absolument les hôtes, hommes et femmes, de croiser les moniales. En septembre 1574, l’abbé de Cîteaux visite la Paix-Dieu, qui compte alors vingt moniales et quinze converses.

À la fin du XVIe siècle, l’abbaye est victime de la guerre opposant l’Espagne et les Provinces-Unies. En dépit de la protection du Prince-Évêque de Liège, les religieuses devront quitter l’abbaye, qui sera ravagée et incendiée par les troupes protestantes en 1595. Qu’à cela ne tienne ! Dès le reprise de Huy par les troupes espagnoles, l’abbesse Agnès de Corbion décide de restaurer l’abbatiale et d’édifier un nouveau cloître. Les travaux dureront cinq ans pour l’abbatiale, ceux du cloître ne seront terminés qu’en 1619. On y adjoint un colombier, des jardins en terrasse, une basse-cour, une étable, une bergerie et une grange. Pendant tout le XVIIe siècle, les constructions seront développées et embellies : aile de l’abbesse, quartier des hôtes, cour d’honneur, fontaine, nouvelle brasserie, nouvelle maison du Pater et nouveau moulin, sans oublier la clôture et le porche.

L’aile de l’abbesse matérialise le trait d’union entre le monde sacré et le monde profane. Les infrastructures manufacturières sont améliorées pour produire mieux et plus (moulin et brasserie). Les derniers travaux du XVIIe siècle traduisent la recherche d’une esthétique harmonieuse, de luxe et de confort. Les hôtes et les laïcs prennent une place plus importante.

En 1701 éclate la Guerre de Succession d’Espagne. Elle sera la source de nouvelles difficultés pour la Paix-Dieu, financières notamment. Après le Traité d’Utrecht (1713), de nouveaux chantiers sont mis en œuvre : reconstruction de l’infirmerie et de la ferme. Celle-ci présente la forme d’un quadrilatère, modèle dominant dans la Hesbaye liégeoise. Les soubassements sont en moellons de grès, les élévations en briques. L’abbatiale est agrandie au niveau du chœur et des bas-côtés. Des vitraux, panneaux sculptés, stalles et tableaux, l’enrichissent.

Des registres retrouvés, on a pu tirer quelques enseignements sur la vie quotidienne à la Paix-Dieu. Plus de la moitié des dépenses concernent la nourriture et les boissons. Le régime alimentaire des religieuses était composé de pain de froment, de légumes, de produits laitiers et d’œufs. Les jours de jeûne, le poisson est au menu, essentiellement tiré des viviers et des étangs de l’abbaye. La consommation de viande est occasionnelle.

L’intérieur de l’abbatiale sous l’occupation française

La dernière abbesse est élue en octobre 1788, soit à la veille de la Révolution liégeoise, fille de la Révolution française. Après diverses péripéties, les Français instaurent l’administration républicaine en 1794. Un décret de la Convention du 1er septembre ordonne la suppression des communautés religieuses. Onze moniales et neuf converses étaient encore présentes à la Paix-Dieu. Après sa fermeture, l’abbaye est mise en vente. Divisée en quatre lots, elle devient la propriété de la citoyenne Mottart. Son premier souci fut la destruction du cloître, tandis que l’église fut réaffectée comme grange. La ferme continua à être exploitée. L’analyse archéologique des fouilles et des bâtiments qui ont subsisté a permis de comprendre l’évolution du monastère entre le XIIIe et la fin du XVIIIe siècle.

En 1860, le domaine est revendu. L’ancien quartier monastique devient une résidence secondaire. Le moulin subit des transformations, mais continue à être exploité. Il le sera jusqu’au milieu du XXe siècle. De même l’activité brassicole se poursuivra après le départ des religieuses. Au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, une nouvelle activité se développe en Hesbaye : la transformation des betteraves en sucre et en alcool. Plusieurs bâtiments de la Paix-Dieu seront réaffectés à cet usage, dont l’aile de l’abbesse et le quartier des hôtes. Une distillerie, couplée à une chaudière à vapeur, est installée à cet effet.

Au niveau de l’abbatiale, les transformations entraînent la disparition de nombreux éléments qui ont été soit pillés, soit enfouis comme matériaux de remblai : dalles funéraires, arcades, pavages et ornements sculptés. On a peine à imaginer l’énorme travail accompli par les archéologues pendant vingt années de fouilles pour déterminer l’emplacement d’origine de chacun de ces éléments. Au mépris du caractère sacré ou simplement patrimonial de ces lieux, tout fut sacrifié sur l’autel de la rentabilité. Les charrettes chargées de betteraves pénétraient dans l’abbatiale, où elles étaient râpées et pressées. Le travail se poursuivait dans l’aile de l’abbesse, où le jus était épuré et traité à l’aide de machines à vapeur : fabrication du sucre et récupération des pulpes.

Le moulin restauré

Ainsi la Paix-Dieu connut au cours du XIXe siècle une réaffectation industrielle de grande ampleur que nous avons peine à nous représenter. On peut se réjouir de ce que la structure extérieure des constructions ait été relativement conservée. Il n’en est pas de même du bâti intérieur. En 1876, une nouvelle ère s’ouvre pour le site, lorsque l’ensemble devient la propriété de la famille Vierset-Godin, qui le conservera jusqu’en 1980. Une partie des bâtiments seront maintenus en bon état, tandis que d’autres tomberont en ruine. L’abbatiale reçoit une nouvelle couverture. La brasserie disparaît ainsi que plusieurs annexes de l’aile de l’abbesse. Celle-ci est réaffectée en étable. Le quartier des hôtes servira de logement au personnel de la ferme, qui continue à se développer. Le moulin subit de nouvelles modifications, au profit de l’activité meunière, prolongée jusqu’en 1950.

Vue aérienne

Les pouvoirs publics commencent à s’inquiéter du devenir de la Paix-Dieu. En 1974 le roi Baudouin signe un arrêté de classement. En 1976 une ASBL « SOS Paix-Dieu » est créée. Elle rassemble deux cents bénévoles. Quelques travaux d’urgence sont réalisés. Mais l’ensemble  se dégrade peu à peu. Le fermier locataire de la ferme et de ses dépendances acquiert le domaine en 1980. Il poursuit l’activité agricole, mais n’a pas les moyens d’entretenir les bâtiments.

Il faudra attendre encore une vingtaine d’années pour que le Centre des métiers du patrimoine soit institué à l’initiative de la Région wallonne. Un bail emphytéotique est contracté avec le propriétaire qui conserve la jouissance de la ferme en quadrilatère, de l’infirmerie et des jardins. Pour le reste, l’objectif est d’y implanter une école de perfectionnement aux métiers du patrimoine. La Paix-Dieu devient ainsi un laboratoire pour la restauration des bâtiments anciens délabrés. Parallèlement des fouilles archéologiques sont entreprises afin de mieux comprendre les transformations successives subies par l’abbaye au cours des siècles.

En 1999, le Gouvernement wallon charge l’Institut du Patrimoine wallon de gérer le Centre de la Paix-Dieu. Un concours d’architecture est lancé. Des stages sont organisés. Il faudra attendre 2004 pour que débutent les travaux de l’aile de l’abbesse et du moulin. La restauration de l’abbatiale est encore en cours. Le modèle de restauration adopté à la Paix-Dieu s’inspire de la Charte de Venise (1964). Le principe en est la restauration à l’identique quand les informations recueillies dans les archives et par les fouilles sont suffisantes. La Paix-Dieu se veut avant tout un Centre de formation qui accueille chaque année des centaines d’enfants, de jeunes et d’adultes. Anne-Françoise Cannella le dirige depuis 2006. Une filiale a été créée à Soignies : le Pôle de la pierre.

La Paix-Dieu est un lieu chargé d’histoire. Il a enduré au cours des siècles de nombreux avatars. Cisterciennes, riches bourgeois, industriels, fermiers bailleurs ou locataires y ont apporté chacun leur touche propre en symbiose avec le paysage, le milieu naturel. Aujourd’hui les acteurs du Centre des métiers du patrimoine ont pris le relai. À travers ces multiples péripéties, il semble que, depuis huit siècles, la Paix-Dieu ait été habité par un esprit, le génie des lieux, sorte d’ange protecteur. Il témoigne de la passion et du respect des vestiges du passé qui doivent habiter l’homme.

Jacques Goyens

Bibliographie : Les dossiers de l’Institut du Patrimoine wallon – Bilan de vingt années de fouilles. Ouvrage collectif sous la coordination de Virginie Boulez. Le dossier, magnifiquement illustré, est complété d’une abondante bibliographie de près de 300 ouvrages.

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